Santé des hôpitaux: l'année 2022 sera pire que 2021

En 2022, selon les estimations des économistes de Belfius, le résultat courant des hôpitaux généraux pourrait présenter une détérioration de 270 millions d'euros par rapport à 2021 sur l'ensemble de l'exercice. "Ce qui conduirait à un résultat courant déficitaire pour l'ensemble du secteur."
"L'exercice 2022 s'annonce plus problématique (que celui de 2021) dans la mesure où les hôpitaux devront faire face à un choc financier très important en raison du niveau historique de l'inflation, responsable de la forte augmentation des coûts salariaux (une indexation fin 2021 qui exerce ses effets sur l'ensemble de 2022, quatre indexations salariales en 2022 et au moins trois nouvelles indexations attendues en 2023), de l'envolée du prix de l'énergie, des consommables, des biens et services divers, mais aussi de l'explosion du prix des matériaux de construction", préviennent Véronique Goossens, Chief economist chez Belfius Banque, et Arnaud Dessoy, responsable des études Public Finance et Social Profit.

Ces experts du financement hospitalier estiment que l'augmentation des prix de l'énergie sera au minimum de près de 80 millions d'euros et que le résultat courant des hôpitaux généraux subirait une détérioration de 270 millions d'euros par rapport à 2021 sur l'ensemble de l'exercice 2022. Et d'ajouter que certains hôpitaux publics ou structures mixtes (qui occupent du personnel statutaire) doivent également relever le défi financier lié à la problématique des charges de pension.
"Par rapport à tous ces enjeux, le secteur est encore en attente des décisions des mesures de soutien gouvernementales qui pourraient atténuer la facture finale. Il faut toutefois être conscient que l'État et les entités fédérées ont déjà joué un rôle d'amortisseur financier en faveur du secteur très important pendant cette pandémie de sorte que la marge de manoeuvre pour de nouvelles interventions sera sans doute très limitée", avertissent les auteurs du rapport Maha.
Dans une note de neuf pages adressée récemment aux directeurs d'hôpitaux pour les rassurer face à l'augmentation des coûts, le ministre de la Santé publique a reconnu que "les besoins sont très importants" et que les "investissements considérables" dégagés "s'ajoutent souvent aux budgets normaux pour l'assurance maladie". "Les réformes structurelles sont également nécessaires. C'est pourquoi nous continuons à travailler sur le financement et l'organisation des hôpitaux avec toute notre conviction", a rappelé Frank Vandenbroucke.

Aide supplémentaire
À la lecture des résultats de l'étude Maha, la fédération Gibbis demande aux autorités de soigner la santé financière du secteur hospitalier. Dieter Goemaere, directeur hôpitaux généraux de Gibbis, réclame une aide adaptée pour faire face aux coûts de l'énergie. "L'aide octroyée pour le 1er semestre 2023 (80 millions d'euros, ndlr) doit être évaluée, prolongée et renforcée. D'autant plus que selon nos estimations les plus élevées, la facture énergétique supplémentaire pour l'ensemble des hôpitaux pourrait s'élever à entre 500 et 750 millions d'euros. Nous insistons aussi pour que l'indexation des honoraires puisse être anticipée. Actuellement, cette indexation se fait avec un an et demi de retard, ce qui pèse lourdement sur les finances des hôpitaux. C'est tout à fait possible de raccourcir ce délai. Cela se fait déjà pour le calcul du BMF. Par ailleurs, nous proposonsqu'un budget supplémentaire de 45 millions d'euros soit prévupour les institutions hospitalières bruxelloises afin d'améliorer l'efficacité énergétique et réduire l'empreinte écologique. En réalité, la meilleure énergie est celle que l'on ne doit pas consommer ou qu'on peut produire soi-même. Ce budget, que nous avons chiffré avec les hôpitaux bruxellois, pourrait financer des investissements durables à court terme, en 2023-2024, pour l'isolation, l'installation de panneaux photovoltaïques, le placement de nouveaux châssis, une meilleure régulation de la ventilation..."

À plus long terme, Gibbis souhaite obtenir la garantie que les frais légitimes des hôpitaux, entre autres liés aux normes imposées par les autorités, soient entièrement couverts.
Grande fragilité financière
En 2021, le résultat courant pour l'ensemble des hôpitaux généraux était de 127 millions d'euros (+32% par rapport à 2019). Il a augmenté de 50 millions d'euros par rapport à 2019. "Le résultat courant reste sous la barre de 1% du chiffre d'affaires (0,7%), ce qui maintient les hôpitaux dans une grande fragilité financière. Et ceci d'autant plus qu'ils ont pu compter sur une aide fédérale évaluée à 129 millions d'euros selon notre enquête auprès des hôpitaux. Sans cette intervention, le résultat courant pour l'ensemble du secteur se serait établi en léger déficit (-2 millions d'euros)", expliquent les auteurs de l'étude Maha.
Augmentation du chiffre d'affaires
Le chiffre d'affaires des hôpitaux généraux a tout de même progressé l'année passée d'un peu moins de 10% par rapport à 2019, qui est l'année prise comme référence puisque 2020 a été fortement impactée par le Covid.
La hausse du chiffre d'affaires provient principalement de l'augmentation (+ 12%) du Budget des moyens financiers (BMF). Celle-ci s'explique par les différentes mesures adoptées par le gouvernement fédéral pour un réinvestissement en faveur de la qualité des soins et du personnel soignant en particulier via la création du Fonds "blouses blanches" et l'instauration des nouveaux barèmes salariaux (Ific). "Deux indexations salariales entre 2019 et 2021 ont également contribué à l'accroissement du BMF", ajoutent les experts.
La progression du chiffre d'affaires a également été soutenue par d'autres catégories de revenus. "Nous avons pu observer une augmentation des revenus tirés des produits pharmaceutiques (+11,2%), de la partie des honoraires des médecins rétrocédée à l'hôpital (+8%) et des forfaits (+8,1%)", précisent Véronique Goossens et Arnaud Dessoy.
Les experts indiquent que les coûts d'exploitation progressent également par rapport à 2019 (+10,1%). Cette évolution est principalement imputable aux frais d'achat qui progressent à un rythme encore plus élevé. Et de pointer la progression des achats pharmaceutiques (+11,1%) et des produits médicaux (+31%). Notons que la rétribution des médecins a augmenté de 5,8% par rapport à 2019 et s'élève en 2021 à 4,3 milliards d'euros (une évolution à mettre en perspective avec l'augmentation des rétrocessions, ndlr). En 2020, la rétribution avait diminué de 6,4% et était tombée à 3,8 milliards.
Revoir l'indexation des honoraires
Anticipant les demandes des fédérations hospitalières qui réclament une indexation plus rapide des honoraires médicaux pour pouvoir suivre l'indexation plus importante et rapide des travailleurs, le ministre a annoncé que l'Inami va analyser les mécanismes d'indexation actuels et proposer des alternatives possibles d'ici le 1er mars 2023. Les avantages et les inconvénients de chaque système seront étudiés et une analyse de l'impact budgétaire sera faite.
Après avoir rappelé les nombreuses mesures prises par le gouvernement pour revaloriser, retenir et attirer les soignants - dont le Fonds Blouse blanches, l'Accord social, les formations payées - le vice-premier Vooruit a souligné qu'il faut poursuivre la réforme du secteur. "Cette réforme doit se faire de manière réfléchie et prendra le temps qu'il faut", a déclaré Frank Vandenbroucke. "Je suis convaincu que nous devons jeter les bases d'une approche pluriannuelle qui doit permettre un changement de cap de notre navire. Et ce, en gardant à l'esprit quatre objectifs pour nos hôpitaux: (1) moins inciter à la surconsommation et plus mettre l'accent sur la santé ; (2) moins de complexité et plus de transparence ; (3) moins de conflits, moins de concurrence et plus de coopération ; (4) moins de suppléments et plus de sécurité tarifaire."
Pénurie de personnel
Le secteur hospitalier est confronté à un problème majeur en termes de disponibilités de personnel. Nous relayons d'ailleurs cette difficulté dans notre dossier spécial ressources humaines. "Cette situation très tendue au niveau des ressources humaines pèse indéniablement sur le fonctionnement de l'hôpital et peut aller, pour certaines institutions, jusqu'à la fermeture d'unités de soins, avec des conséquences non négligeables sur le niveau d'activité et donc sur le chiffre d'affaires", expliquent les auteurs de l'étude. D'autant plus que les rémunérations du personnel (41,5% du chiffre d'affaires) progressent de 8,8% (en 2022) par rapport à 2019 en raison des indexations et de la croissance du nombre d'ETP (+ 2.995 ETP par rapport à 2019).
Selon l'enquête menée auprès des hôpitaux, le recours au personnel intérimaire a progressé de près de 75% depuis 2019, ce qui reflète les problèmes de pénurie du personnel hospitalier. "Cette tension sur le marché du personnel soignant en particulier se traduit par l'évolution d'autres indicateurs de notre enquête. C'est ainsi que le taux d'absentéisme atteint en 2021 près de 10% (dont 6,1% pour les absences de longue durée). À titre indicatif, le taux d'absentéisme moyen (tous secteurs d'activités confondus) s'élève en Belgique à 6,13% dont 3,24% de moyenne durée", révèlent les experts. "Dans le même temps, le secteur est confronté à des difficultés croissantes en matière de recrutement. Le pourcentage d'emplois vacants s'élève en moyenne à 4,5% de l'effectif total du personnel, ce qui représente un volume d'emplois manquants de 4.690 ETP (+36% par rapport à 2019)."
Avances aux hôpitaux: "Il n'y aura aucun remboursement"
Frank Vandenbroucke estime que, selon les calculs les plus récents, les hôpitaux ne devront pas rembourser les avances distribuées aux hôpitaux pour surmonter la crise sanitaire. Il demande à l'Inami de réfléchir à un nouveau système d'indexation des honoraires des médecins.
Lors de la présentation de l'étude Maha, le ministre de la Santé publique a rappelé qu'une avance de deux milliards d'euros a été versée aux hôpitaux pour leur permettre de faire face aux conséquences de la pandémie, dont la diminution de l'activité médicale et l'augmentation des coûts. "Selon les calculs actuels - et compte tenu de l'intervention prévue jusqu'à la fin mars 2022 -, un montant supplémentaire de plusieurs dizaines de millions d'euros devrait encore être versé. Ce qui signifie que, globalement (pour l'ensemble du secteur hospitalier), il ne devra y avoir aucun remboursement, même si, évidemment, il n'est pas exclu qu'un hôpital particulier ait reçu une avance trop élevée", a annoncé le ministre de la Santé publique aux directions hospitalières. Une nouvelle qui a rassuré les gestionnaires hospitaliers qui craignaient des récupérations, annoncées par les autorités, à hauteur d'un demi-milliard. L'étude Maha, réalisée par Belfius, indique d'ailleurs que la majorité des hôpitaux ont été très prudents dans l'utilisation de l'avance fédérale.
Face à l'explosion de coût de l'énergie, Frank Vandenbroucke a souligné que le gouvernement a débloqué 80 millions d'euros pour aider les hôpitaux durant le premier semestre 2023. "Avant le 30 juin 2023, nous évaluerons si des fonds supplémentaires doivent être libérés à cause des prix de l'énergie. Cette compensation sera maintenue en dehors du budget de l'assurance maladie et sera financée de manière exogène", a précisé le ministre. Fort attaché à la protection des ménages et de la Convention, le ministre a prévenu le secteur: "Les hôpitaux ne peuvent pas répercuter l'augmentation des coûts de chauffage sur les patients, sous la forme d'une augmentation des suppléments d'honoraires ou des suppléments de chambre, ni sur leurs médecins conventionnés."