Réorganisation du schéma corporel cortical
L'élément cardinal de la contribution de cette équipe aux progrès de la science est bien d'avoir montré que le visage réapparaît progressivement sur la surface corticale. Les observations collectées lors du suivi post-opératoire ont rapidement dépassé toutes ses espérances.
Le stade intermédiaire de cette ré-appropiation nerveuse du visage greffé fut caractérisé par une reprise temporaire, par la main, de la surface corticale laissée inoccupée par le visage absent, explique le Pr Lengelé.
La main prend le relais
La défiguration induit un phénomène d'adaptation corticale : quand le malade est privé de la région labio-mentonnière - laquelle permet de créer la relation à l'autre par le sourire, la parole, l'alimentation, le baiser, bref tout ce qui fait l'oralité - le cerveau compense ce vide relationnel par une expansion fonctionnelle de la main qui est l'autre organe animé du toucher, de la relation avec le milieu extérieur et de l'expression. Certains parlent avec des gestes de la main : cette partie de l'homme est l'autre effecteur de la communication silencieuse avec autrui. Au niveau du cerveau donc, lorsque le visage disparaît, la main réoccupe le territoire cortical laissé inoccupé par le visage qui ne répond plus.
Sensibilité récupérée
Lorsque le greffon se réintègre dans le schéma cortical, il ne le fait cependant pas à n'importe quel moment. Il le fait en effet temporellement au moment précis où le greffon redevient sensible. Et de façon extrêmement prégnante aussi. " On le remarque sur le plan neuropsychologique car à ce moment où le langage du patient change, poursuit Benoît Lengelé . Au début, Isabelle ne s'exprimait pas très bien, ses lèvres ne bougeaient pas d'emblée correctement mais on la comprenait. Elle nous disait " le nez ", " les lèvres ", " le menton " ou " la greffe ". Puis, progressivement, la régénération nerveuse a permis au greffon facial de retrouver une sensibilité, d'abord subjective dès le premier mois postopératoire, puis une sensibilité thermo-algésique objective complète sur toute la surface du transplant dès la fin du 4ème mois suivant l'intervention. " Dès le premier mois, nous avons vu de petites zones devenir sensibles, mais le langage lié au transplant restait impersonnel. La transition sur la formule possessive s'est faite brutalement, de façon relativement spécifique entre le 3ème et le 4ème mois, au moment précis où le visage était redevenu sensible. Exactement à ce moment en effet, spontanément, dans son langage, la patiente ne parla plus du nez, des lèvres... mais de " mon nez, mes lèvres, mon visage ". à partir de cet événement, il était dès lors licite de considérer qu'elle s'était appropriée son greffon. Dans l'étude neuropsychologique, cela correspond au 4ème ou 5ème mois. La sensibilité tactile discriminative retrouve, elle, son intégrité quasi originelle au terme du 6ème mois postopératoire ".
Sourire symétrique
Le Pr Lengelé nous précise encore que, sur le plan moteur, cette patiente a aussi retrouvé, avec un contact labial complet, une fonction orbiculaire normale, autorisant une alimentation compétente sans fuite et une parole totalement intelligible. Moyennant une kinésithérapie intensive, elle a recouvré un sourire symétrique 10 mois après l'opération et, chose remarquable, la possibilité de recruter chacun des 20 muscles greffés dans d'autres expressions faciales différenciées. Quant au travail sur l'identité, il nécessite un délai plus long. Avant cette opération, jamais pareils résultats dynamiques n'avaient été observés ou rapportés en chirurgie réparatrice de la paralysie faciale, même avec l'utilisation de transferts musculaires autologues réinnervés.