Pourquoi les inégalités nuisent à la santé de tous
Lors de sa venue à Namur dans la cadre du forum participatif " Pourquoi l'égalité est meilleure pour tous ", l'épidémiologiste anglais Richard Wilkinson a rappelé à quel point les sociétés inégalitaires, dont la Belgique n'est pas le dernier exemple, nuisaient à l'ensemble de ses membres. En montrant à quel point l'inégalité fait système, l'analyse de Richard Wilkinson pose aussi en creux cette question à la classe politique : les inégalités ne doivent-elles pas être placées au centre d'un seul et même projet ? Peut-on raisonnablement prétendre lutter contre les inégalités de santé sans lutter contre les inégalités sociales, professionnelles ou en matière d'éducation ?
Mercredi 27 novembre, le Centre Local de Promotion de la Santé de Namur (CLPS), la Fédération des Maisons Médicales (FMM) er le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté (RWLP) organisaient un forum participatif autour de la question de l'égalité avec, comme invité très spécial, Richard Wilkinson, célèbre épidémiologiste anglais, auteur avec Kate Pickett de " Pourquoi l'égalité est meilleure pour tous ". Publié en 2009, cet ouvrage a déjà été traduit en 23 langues et vendu à 200 000 exemplaires.... Il vient de paraître en français chez Etopia en co-édition avec les Petits matin et l'Institut Veblen.
L'inégalité nuit aux riches
L'existence d'inégalités sociales dans l'accès aux soins tout comme dans l'accès à la prévention ne surprendra personne : elle saute aux yeux de tous les acteurs du secteur social et médical - et un peu plus chaque jour. Malgré un système de santé réputé performant, la Belgique n'échappe pas à ce constat. Or, ces inégalités sont directement corrélées aux inégalités de revenus, la Belgique étant, si l'on en croit les chiffres internationaux, un pays relativement inégalitaire... ni premier de classe comme les pays nordiques, ni tout à fait cancre. Ainsi, en Belgique, les 20 % les plus riches le sont 4,6 fois plus que les 20 % les plus pauvres. Aux États-Unis, ce rapport monte à 8,5. Au Japon, il n'est que de 3,4.
Le mérite de Richard Wilkinson est de montrer, chiffres à l'appui, à quels points ces inégalités sociales ont un impact sur l'ensemble de la société. Si jusqu'à un certain niveau de revenu, la qualité de vie d'une population s'améliore, l'épidémiologiste montre ainsi qu'une société ne peut tirer longtemps profit de sa croissance sans tenir compte du critère d'égalité. Ainsi, la Grèce, le Portugal et Israël obtiennent globalement les mêmes résultats en matière de santé que les États-Unis ou la Norvège, alors que leur PIB est deux fois inférieur ! " Les pays riches sont arrivés au maximum de ce que la croissance pouvait faire pour eux ", a-t-il ainsi déclaré.
En revanche, à l'intérieur d'un même pays, l'impact des différences de revenus sur la santé est bien réel. Richard Wilkinson a ainsi rappelé qu'à 25 ans, un Belge non diplômé avait une espérance de vie moyenne de 47 ans contre 55 ans pour un diplômé de l'enseignement supérieur.... Ce déterminisme social devrait-il nous encourager à relire Zola, comme l'a glissé lors de cette rencontre Philippe Defeyt, président du CPAS de Namur qui a récemment fait parler de lui par sa décision de " raboter " son salaire de 20 % en vertu du principe coopératif d'une tension d'un à trois entre les salaires au sein d'une même organisation ? Les témoins du vécu et militants du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté (RWLP) ont largement montré, lors de leur intervention, que la pauvreté était avant tout liée à une histoire familiale. Or, " plus une société est inégalitaire, moins il y a aussi de mobilité sociale ", a encore rappelé Richard Wilkinson.
L'inégalité nuit donc à tous, y compris aux plus favorisés d'entre nous. Les études montrent par exemple que la mortalité infantile au sein des familles britanniques les plus éduquées est plus importante que chez les Suédois les plus éduqués... et le raisonnement vaut pour à peu près tous les paramètres : criminalité, grossesses adolescentes, peines de prison, consommation de drogues, maladies mentales, etc. La population - riche comme pauvre - d'un pays plutôt inégalitaire se porte toujours moins bien que celle d'un pays plutôt égalitaire ! " Nous sommes tous touchés ", a martelé Richard Wilkinson. On peut bien sûr s'étonner de ce raisonnement qui semble évacuer l'argument moral de l'égalité au profit d'un pragmatisme cynique qui ferait la cour aux riches... Un reproche souvent adressé à Wilkinson qui rappelle que le pouvoir décisionnel appartient bien à cette frange de la population la plus " dotée " socialement, sans que l'on parle pour autant de ces " hyper riches " sur lesquels nous possédons peu de statistiques.
Narcissisme et dépression : les conséquences de l'inégalité
Pour comprendre l'impact des inégalités sur l'ensemble de la population, Wilkinson a également avancé plusieurs pistes. " Aujourd'hui, beaucoup de gens s'imaginent que les inégalités ne sont plus importantes. On se dit que tout le monde a un ordinateur portable, un téléphone mobile, le chauffage, que ce n'est tout de même plus comme dans les années 30 ", a-t-il expliqué. " Mais les inégalités ont des effets psychosomatiques. Elles créent une sensation d'infériorité ou de supériorité. " Plus une société est inégalitaire, plus les gens sont méfiants et craignent leur prochain. Dans des pays comme la Norvège ou la Suède, 70 % de la population déclare ainsi pouvoir faire confiance à l'autre... Nos maisons fermées à double tour racontent bien autre chose.
Plus une société est inégalitaire, plus il y a aussi de compétition pour monter dans l'échelle sociale.... et plus il y a d'insécurité pour conserver ce statut que l'on perçoit comme constamment menacé. Le jugement des autres devient dès lors une préoccupation centrale, générant perte de confiance en soi et violence. " Il y a deux sortes de comportements qui en découlent ", a analysé Richard Wilkinson. " Soit on devient anxieux, on tombe en dépression ; soit on s'autovalorise, on développe son narcissisme. Les études montrent ainsi que dans les pays très inégalitaires, les gens ont tendance à se percevoir comme plus beau, plus intelligent, meilleur conducteur que les autres. Ce narcissisme est une manière de protéger son ego ; c'est une réponse à ces jugements. "
Cette impression de compétition permanente est aussi à la source d'un stress chronique... dont l'impact sur la santé physique et mentale n'est plus à démontrer. Les sociétés inégalitaires seraient donc, par leur structure même, nocives à notre santé. Mais quel antidote pouvons-nous aujourd'hui espérer ? Richard Wilkinson a mis en avant les modèles de management participatif et la réduction des écarts salariaux au sein des entreprises. Il a aussi suggéré de troquer le temps que nous dédions à consommer contre des moments partagés avec la communauté, la famille, les amis. " Plus de 150 études ont montré que le fait d'avoir ou non des amis a un impact sur la santé presque aussi important que le fait de fumer ou non ! ", a-t-il glissé. Hélas, le forum a rappelé que les moins nantis devaient se battre plus que les autres pour préserver ces liens sociaux, souvent aliénés de nos jours au loisir et à la dépense...