Partie III : Pour former les Sp, il faut des patients...
La formation de spécialistes ne peut s'envisager en en restant aux frontières belges. Et pour former des spécialistes, il faut suffisamment de malades...
Le Journal du médecin : Les étudiants prétendent qu'il y a suffisamment de maîtres de stage si on prend le taureau par les cornes, les doyens et les syndicats médicaux sont moins convaincus. Que faire face à l'afflux d'étudiants en médecine ?
Jonathan Brauner : On se situe dans la problématique du financement de la recherche et de l'enseignement qui doit faire l'objet d'une réflexion beaucoup plus large en Belgique. La sous-partie B7 (NDLR : hôpitaux universitaires) est très insuffisante par rapport à d'autres pays européens et par rapport à ce qu'on pourrait attendre en matière de technologie et de recherche. Face à cela, il faut ouvrir le débat sur l'ouverture de nouveaux postes de stage dans d'autres hôpitaux, ils doivent être financés. Pour leur permettre aussi d'avoir une activité scientifique. Maintenant, en termes de nombre de places de stage, je pense qu'il faut revoir l'offre qu'on a en Belgique dans sa globalité. On a beau citer un système d'examen d'entrée ou comme il en existe après six ans comme en Espagne. Mais on va manquer de places de stage disponible. Encore faut-il une adéquation entre les exigences des étudiants et les places de stage, ce qui n'est pas le cas. Il faut ouvrir les portes. Aborder cette problématique à l'intérieur de nos frontières, c'est une erreur. On le voit avec la liberté de circulation des diplômes. Beaucoup de diplômés européens font leur spécialité ailleurs en Europe. Les médecins bulgares vont en Allemagne, les médecins roumains viennent en Belgique. Ils font leur spécialité ici et cela chamboule le système. Cette libre-circulation des diplômes est un sacro-saint. Mais quelque part, on discrimine les étudiants belges à poursuivre leur spécialité en Belgique simplement parce que les Européens sont hors-quotas. Il faut donc une réflexion plus large qui accompagne la loi sur les 48 heures. Tenant compte de l'opting-out qui pourrait disparaître à moyen terme par l'Europe car l'Union veut 48 heures pour tous les médecins. Avec des étudiants qui ne seraient plus tenus à prester que 48 heures, on peut ouvrir le débat sur le rallongement des durées de formation. S'il y a des compétences à acquérir endéans une certaine période, voir si des places de stage peuvent être ouvertes pour certaines spécialités.
Tout le monde dit que la formation en Belgique est excellente mais pourrait ne pas le rester... Qu'en pense l'Absym ?
Jacques de Toeuf : Je crois qu'on se donne vite des brevets d'excellence. Je connais moins bien le paysage flamand encore que cela m'a l'air plus sérieux que du côté francophone. Chez nous, les formations reçues par nos jeunes spécialistes sont insuffisantes. En particulier, dans les spécialités où utiliser son cerveau n'est pas suffisant, là où il faut utiliser ses mains. Il faut le dire clairement : on n'opère pas assez en Belgique. Je dénonce cette situation depuis 15 ans ! Je ne me fais pas que des amis ! On doit financer les services de stage et les maîtres de stage sur un modèle identique dans et hors des hôpitaux universitaires, c'est clair. Le problème n'est pas là ! Il y a une concentration de candidats-spécialistes dans certains services. Ils en prennent au-delà de leur capacité à fournir des malades ! On peut ouvrir des places, lire la littérature dans son coin. Mais on ne peut pas décupler le nombre de malades ! Il y a 11 millions d'habitants en Belgique. Il y a 1.200 cancers du poumon en Belgique. On ne peut pas former 15 chirurgiens thoraciques. C'est exclu. Ça ne tient pas la route.
Ce qu'on n'a jamais voulu faire, c'est analyser la production des carnets de stage. En Allemagne, cela existe. Il faut un minimum d'interventions chirurgicales et lorsqu'on arrive au niveau, que ce soit au bout de quatre, cinq, dix ans, c'est bon ! On a le papier. Ce n'est pas peut-être le système idéal mais on est sûr au moins que les gens ont une expérience. Qu'est-ce que je vis ? Pendant six ans, les jeunes sont formés dans leur spécialité avec des carnets de stage pauvres. (J'ouvre la parenthèse, mais lorsqu'on a croisé les interventions facturées par l'Inami et celles indiquées dans les carnets, il y en avait deux fois plus. Faudra m'expliquer !). Ensuite, quand on les a bien exploités, on prend ces jeunes médecins en tant que résidants et là ils apprennent vraiment leur métier. On doit venir avec des exigences quantitatives. Et alors, tout le surplus ira se former ailleurs. L'escroquerie intellectuelle consiste à croire qu'on peut former tous ces étudiants chez nous. Dehaene, il disait : une fois diplômés, ils peuvent aller se former en Mauritanie ou chez MSF mais ça c'était Dehaene, sa crudité. Mais ce n'est pas correct. La formation doit avoir un contenu. Aujourd'hui, c'est bof bof. Je vous rappelle que depuis trois ans, un service complet de radiologie n'a plus de maître de stage. Eh bien, ils continuent à prendre des stagiaires. Cela n'est pas normal. La raison c'est que chez nous, c'est le ministre qui donne le titre de spécialiste. Seuls trois pays au monde font cela. Chez d'autres, c'est le Royal College... avec des critères exigeants, une mesure de la quantité. Chez nous, c'est le ministre. Et lorsque vous arrivez à l'étranger, ils se demandent qu'est-ce que c'est que ce machin. Vous n'auriez pas un papier du board of quelque chose ? Ce n'est pas sérieux.
J.B. : Pour poursuivre, une faculté de médecine francophone en Roumaine, cela pose toute une série de questions. Avec des étudiants français et belges qui partent là-bas. Donc, je le répète, c'est au niveau européen que cela se décide. Quant aux carnets de stage, je revendique une refonte du carnet de stage. Pour le moment, il est identique quasi pour toutes les spécialités. Dans ma spécialité en biologie clinique, on me demandait tous les actes techniques que j'avais auprès des patients. Ce qui n'a aucun sens. Récemment, au conseil supérieur, j'ai insisté pour un carnet de stage spécifique pour toutes les spécialités. Et comme on est dans une réflexion sur la refonte des critères d'agrément, c'est une opportunité pour changer la donne et pour rajouter du contenu objectif et de compétences à acquérir aux yeux des maîtres de stage.
J.d.T. : Je suis convaincu que si on laissait faire les groupes professionnels on arriverait à quelque chose de convenable beaucoup plus vite que si c'était le ministre. Et qui tiendrait compte des niveaux de formation. Car former des spécialistes qui n'ont pas les connaissances adéquates, ce n'est pas bon non plus. Mais on se heurte tu l'admettras à des freins solides...
J.B. : En effet, mais attention : on parle des spécialités chirurgicales. Dans certaines spécialités, il y a des objectifs, il y a des compétences qui sont mises en place. Il faut saluer le travail des membres des commissions d'agrément qui travaillent justement à un carnet de stage complet.
J.d.T. : Mais ils n'ont pas la vie facile par rapport à ceux qui sont nommés pour l'administration de la chose et par les ministres.