Trop de suicides et de cancers à l'armée

" Dans un article de Sud-presse paru en juin 2014, la Défense, par la voix de la générale Levillez, sous-chef d'état-major chargée du bien-être, dément qu'il y ait plus de suicides à la Défense, et réfute les arguments avancés par différents militaires malades concernant l'origine professionnelle de leurs affections, dont des cancers. Elle affirme qu'il n'y a pas plus de cancers à la Défense et qu'aucun foyer de tumeur n'a été décelé. Ces propos doivent être rectifiés, par respect pour la réalité scientifique ignorée par la Défense et pour ces militaires qui se battent seuls à leurs frais pour se faire reconnaître ", estime le Dr Lemmens dans un courrier au Journal du médecin.
La générale affirme pour les suicides que la comparaison avec les chiffres civils ne tient pas car les hommes se suicident plus que les femmes et que l'armée est composée en majorité d'hommes. Or les chiffres militaires ont bien été comparés avec ceux de la population civile belge masculine, et ceci permet d'affirmer que même en 2013, avec "seulement" 10 suicides pour 31.500 militaires, soit un taux de 31,76 pour 100.000, la Défense se situe encore au-dessus des chiffres de la population masculine belge qui sont sous la barre des 30 pour 100.000. Et les suicides militaires ont été bien plus nombreux encore les années précédentes: 12 en 2009, 19 en 2010, 14 en 2011, et 13 en 2012.
La générale annonce qu'un groupe de travail a été créé pour améliorer la prévention contre le suicide, mais c'est avec plus de cinq années de retard. Médecin inspecteur du travail à la Défense, je lui avais conseillé en 2009, par écrit et oralement, de réactiver la commission de prévention du suicide. Entretemps, l'armée n'a pas pu éviter à plus de 70 militaires de se suicider, par manque d'intérêt et absence de mise en place de mesures préventives ciblées et adéquates.
Analyse trop récente
Concernant le lien avec des maladies qui n'aurait pas été établi, la générale affirme que des analyses de risque sont faites sur les lieux d'implantation des militaires en opération. Or ces analyses de risque sont récentes et n'existaient pas du temps où ces militaires malades étaient en opération. Et les militaires doivent effectuer des missions sur le théâtre d'opération où ils peuvent être exposés à des facteurs nocifs sans qu'il y ait d'analyse de risque. Il est d'ailleurs frappant que la Défense refuse d'appliquer la législation sur le bien-être au travail en dehors du territoire national, et tout ce qui s'y passe échappe jusqu'à présent à la concertation avec les partenaires sociaux. Il est donc très difficile pour un militaire de faire valoir qu'une affection qu'il contracte plusieurs années après l'opération serait due à des facteurs nocifs rencontrés en opération, et même quand la Défense dispose de données à ce sujet, elle refuse de les transmettre aux militaires malades.
En ce qui concerne l'uranium appauvri dispersé lors des bombardements OTAN, la générale ignore que les prélèvements d'urine avec résultats négatifs n'ont été organisés qu'à partir de 2000. Or les missions en Bosnie ont eu lieu dans les années 90, et c'est en 1999 que nos premiers soldats ont pénétré au Kosovo, sans aucun moyen de protection et sans analyse d'urine à la fin de la mission, car cela n'avait pas encore été mis en place. Si les prélèvements d'urine réalisés après 2000 ont été négatifs, c'est parce que les militaires portaient alors des moyens de protection lorsqu'ils devaient traverser une zone potentiellement contaminée, elle-même bien balisée. Par ailleurs, une étude internationale du sol au Kosovo, en 2000, a démontré que nos militaires étaient exposés de façon plus importante qu'en Belgique à un autre élément radioactif, le césium, issu de l'accident de Tchernobyl et contre lequel on ne porte aucune protection. Les Balkans ont été contaminés par le nuage de Tchernobyl de façon plus importante qu'en Belgique. Cette exposition à des éléments radioactifs, pour lesquels la Défense n'a fait aucune analyse de risque, peut être responsable de cancers, notamment thyroïdiens.
Bosnie
Tous ces arguments ont finalement convaincu les médecins de l'office médico-légal, qui ont reconnu tout récemment l'origine professionnelle d'un cancer thyroïdien survenu chez un vétéran de Bosnie.
Il y encore plus grave que des analyses de risques non effectuées ou incomplètes, qui empêchent les militaires de faire le lien avec des maladies graves qu'ils contractent quelques années plus tard. Quand des preuves de lien entre un risque spécifique et une maladie existent, la Défense les néglige et les dissimule. Ainsi, sous le commandement de la générale Levillez, une étude scientifique reconnue par l'IARC et publiée dans une revue internationale a été enterrée, alors qu'elle démontrait de façon statistiquement significative un risque huit fois plus élevé de développer un cancer hémo-lymphatique (leucémie, lymphome,...) chez les militaires qui avaient été exposés aux ondes électromagnétiques des radars HAWK et NIKE utilisés en Allemagne pendant la guerre froide, par rapport aux militaires qui n'avaient pas été exposés. De ce fait, les malades ou les membres de leurs familles en cas de décès n'ont pas été reconnus automatiquement, et aucun suivi ni aucune information préventive n'ont été proposés à tous ceux qui avaient travaillé avec ces radars jusqu'au début des années 90, et qui pourraient présenter ce type de cancer à l'avenir.
Suivi médical déficient
La générale affirme qu'il n'y a pas plus de cancers à l'armée et que l'analyse des dossiers médicaux ne permet pas de localiser un foyer de tumeurs. Or les cancers après exposition radioactive se développent des années après l'exposition. Pour déceler une recrudescence de tumeurs, il faudrait une analyse et un suivi médical permanent de tout le personnel exposé, même celui qui a quitté la Défense. Ceci n'est pas le cas, et le suivi médical des militaires en service est plus que déficient: il n'y a plus de médecins dans les casernes; les militaires se font désormais soigner chez leur médecin traitant; et le programme médical utilisé par les médecins du travail de la Défense n'est pas axé sur l'établissement de statistiques, mais uniquement sur le dossier médical individuel. La Défense n'est plus en mesure de déceler un quelconque foyer de maladie, ni précocement, ni dans la durée.
Telle est donc la situation médicale réelle de nos troupes et de l'état de la prévention à la Défense. La générale reconnaît que le nombre d'accidents ne diminue pas: c'est étonnant car le ministre avait affirmé au Parlement qu'ils régressaient. Un des seuls points sur lequel elle dit la vérité entière, lourde de sens pour l'état de la prévention à la Défense. Un grand chantier attend le prochain ministre de la Défense pour y mettre de l'ordre, à moins que le nouveau gouvernement continue à faire des économies sans tenir compte de la législation sur le bien-être au travail pour les militaires, qui resteront "les oubliés de la grande muette".
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Les intertitres sont de la rédaction