De la morphine sans pavot : une avancée médicale non dénuée de risques
Bientôt la fin des champs de pavots ? Des bioingénieurs américains et canadiens ont annoncé avoir découvert une étape cruciale de la fabrication d'opiacés comme la morphine, à partir de levure génétiquement modifiée (1). Jusqu'ici, il était presque impensable d'y parvenir sans recourir à la plante d'origine, le pavot.
Cette étude, qui suscite déjà de nombreux commentaires, constitue une avancée majeure en pharmacologie, mais aussi inquiétante quant à l'impact qu'elle pourrait avoir sur le trafic de drogue.
Les chercheurs ont expliqué avoir introduit dans la levure un gène issu de la betterave. Ce dernier permet à la levure de transformer de la tyrosine, un acide aminé dérivé du sucre, en réticuline, un composé de fibres de collagène. Cette protéine est le point de départ essentiel à la production de morphine et de tous ses dérivés, dont la codéine, utilisés en médecine comme antalgiques.
Jusqu'alors, les scientifiques savaient obtenir de la morphine à partir de levure grâce à la réticuline. Cependant, il était impossible de se passer du pavot et de transformer la tyrosine en réticuline. Certes, l'équipe américano-candienne n'a pas encore produit de la morphine mais, sur la base des premiers résultats qu'elle a obtenus, elle pense qu'une souche modifiée de levure, capable de le faire, pourrait être disponible d'ici deux ans.
Le but de cette recherche est d'ouvrir la voie à des analgésiques moins chers, de meilleure qualité, plus efficaces, et moins addictifs que les médicaments dérivés du pavot. La méthode pourrait aussi servir à concevoir des antibiotiques et des agents anticancéreux, précisent les auteurs de ce travail. Mais ces derniers reconnaissent que cette bonne nouvelle pour la médecine pourrait également devenir une aubaine pour les narcotrafiquants puisqu'il sera également plus simple de fabriquer à très faible coût de la morphine, et donc l'héroïne qui en dérive.
" En théorie, à partir de micro-organismes génétiquement modifiés et avec du sucre pour les nourrir, toute personne ayant des connaissances basiques en biologie pourrait faire de la morphine à la maison avec un processus pas plus compliqué que le brassage de la bière ", s'inquiète John Dueber, coauteur de la publication qui plaide dès lors pour que des mesures conséquentes soient mises en place afin d'encadrer ces recherches et de prévenir de possibles abus.
D'autres experts ont déjà réagi à cette découverte (2). Ils enfoncent le clou en demandant une réglementation plus sévère pour minimiser les risques. Ils appellent à une sécurité renforcée des laboratoires et souhaitent que la possession de souches de levure soit restreinte aux laboratoires mandatés, de façon à ce qu'elles ne tombent pas entre de mauvaises mains. Les souches pourraient également être conçues de façon à compliquer la tâche des trafiquants désirant s'en procurer.