Vacciner son patient, bientôt un luxe pour le MG ?

À la fermeture du Centre de vaccination du ministère de la Santé à Bruxelles, de multiples travel clinics se sont ouvertes en Belgique. Ces centres agréés proposent la panoplie des vaccins indispensables pour les pays lointains et équatoriaux. Ils sont également les seuls à garantir la chaîne du froid pour le vaccin de la fièvre jaune, fragile. Les médecins généralistes confrontés à la vaccination contre la fièvre jaune sont donc contraints d'envoyer leurs patients dans ces cliniques du voyage.
L'OMS souhaite éradiquer la fièvre jaune. Ce n'est pas une nouveauté. La Belgique a décidé de prendre le problème à bras-le-corps en confiant le vaccin contre la maladie à des centres agréés, les travel clinics. Le problème, ce faisant, est que certains médecins généralistes se sentent lésés. Les MG formés à la médecine tropicale ne pourraient-ils pas mieux gérer ce type de vaccination ? C'est ce que pense le Dr Roland Reynaert qui, à 70 ans, s'occupe de ce type de patients depuis 40 ans.
" Les travel clinics dérobent un peu de ce qui fait le charme des consultations ", explique le Dr Reynaert. " On perd un peu cette relation de proximité entre le médecin et le patient qui s'installe au fur et à mesure des consultations ", regrette le médecin. " C'est assez dur psychologiquement de perdre ce contact privilégié. "
Pourtant, à médecin bien informé, rien d'impossible. " Les médecins sont suffisamment armés pour faire face à de telles vaccinations. Rien n'empêche de vacciner ses patients et de les envoyer vers une travel clinic pour la fièvre jaune ", explique le docteur Reynaert. Ce que corrobore le Dr Léonard, responsable de la médecine du voyageur au CHU de Liège : " Il faut une connaissance des vaccins, des risques selon les destinations, mais quel que soit le médecin, il suffit qu'il se tienne au courant des dernières tendances, et c'est possible via le MEDASSO1& ;. "
Le monopole des Travel Clinics
Si par le passé, les vaccinations se faisaient au ministère des Affaires étrangères, où seul le vaccin contre la fièvre jaune était administré, ce n'est plus le cas aujourd'hui. " Les travel clinics ont la mainmise sur la vaccination ", regrette le Dr Reynaert. " À tel point que j'ai l'impression que les séances d'informations sur la médecine du voyage diminuent, pour garder ce monopole. "
Pourquoi la fièvre jaune est-elle l'apanage des seuls centres agréés ? La question titille les neurones de plusieurs généralistes et même certains médecins de travel clinics. La réponse n'est pas claire. Le docteur Reynaert se l'explique par la nature même du vaccin. " Il est difficile de conserver un vaccin qui ne résiste pas 3 h en dehors du frigo ". explique-t-il. " De plus, chez les médecins particuliers, il faut que le frigo soit équipé d'un système électrique de secours en cas de panne. " Un argument contesté, par exemple, par le Dr Delville. " On trouve de nombreux vaccins en pharmacie, et cela n'empêche par leur efficacité ".
" On pourrait effectivement trouver le vaccin en pharmacie ", concède le Dr Léonard, " Mais le ministère de la Santé ne veut pas briser la chaîne du froid et veut garantir un vaccin à la population. Avec 30% de mortalité pour la fièvre jaune, ce serait dommage d'administrer un vaccin moins efficace parce que la chaîne du froid n'a pas été respectée. Ce qui est possible avec ce vaccin fragile, qui est difficile à administrer du fait de son côté vivant atténué. Par exemple, un patient que l'on vient de greffer peut en mourir." Il s'agirait donc bien d'une décision avant tout politique et sanitaire. " La fièvre jaune est une maladie grave que l'OMS veut éradiquer. Traiter la maladie en centre agréé est une garantie, on peut prouver que le vaccin a été fait ", explique le Dr Reynaert.
Reste qu'en dehors de la fièvre jaune, les autres vaccins proposés sont souvent dispensables aux yeux des médecins généralistes.
Guidelines pour travel clinics
À y regarder de plus près, taxer les travel clinics de faire du mercantilisme est erroné. Pour la simple raison que ces institutions sont suivies et suivent des guidelines. Les Drs Léonard, Vincent et Gérain dirigent tous une clinique destinée à la médecine du voyage. Pour les trois médecins, il y a des constantes. " En ce qui concerne la vaccination contre la fièvre jaune, il ne peut pas y avoir de différence entre les hôpitaux ", explique le Dr Gérain, responsable de la travel clinic du Chirec. " Nous devons respecter les recommandations internationales. Légalement, le responsable de chaque " travel " a signé un contrat avec notre ministre de la Santé par lequel il s'engage à respecter ces recommandations. "
Ensuite, les rendez-vous sont libres et les vaccins sont administrés au cas par cas. " On nous envoie des patients, ou des patients viennent librement ", explique le Dr Léonard. " On choisit de vacciner à la carte. Cela se fait en fonction de la destination, de la périodicité. Un patient qui part une semaine en sac à dos et un autre qui reste au Club Med, ce n'est pas la même chose ", explique le médecin liégeois. Une opinion partagée par sa consoeur des Cliniques St-Luc, le Dr Vincent.
Certains généralistes se plaignent du nombre trop important de vaccins administrés, qui pourrait causer des états de fébrilité chez les patients. Sur le sujet, l'avis des deux médecins diverge. " Il m'est déjà arrivé de faire cinq vaccins d'un coup. Cela n'est pas problématique dans la mesure où il faut que ce soit fait. Le seul obligatoire est la fièvre jaune, et comme il est vivant atténué, il peut rendre fébrile un patient sur cinq. J'ai vacciné deux de mes proches qui sont tombés malades", rétorque le Dr Léonard. " Mieux vaut prévenir que guérir, et si l'on n'a que 12 jours avant le départ, il faut faire avec ; même si l'on aimerait faire un seul vaccin à la fois. Je ne gagne pas plus d'argent à administrer dix vaccins au lieu d'un, et c'est la même chose pour l'hôpital."
Pour le Dr Vincent par contre, " à partir de trois ou quatre vaccins d'une traite, je leur conseille de ne pas sortir faire la fête ce soir-là ".