La médecine évoluera vers un système d'indicateurs
Toon et Steven Claes, père et fils, mais aussi collègues. Tous deux chirurgiens orthopédiques à l'AZ Herentals. " Au départ, ça nous faisait un peu peur de travailler ensemble. Nous craignions de ne pas nous entendre. Heureusement, il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. " Discussion croisée au cours de laquelle nous faisons un bon de 35 ans (ben oui, à quoi vous attendiez-vous ?) en arrière... et en avant.
Au cours de la conversation, le Dr Steven Claes (bientôt 35 ans) jette un oeil au mur derrière moi. " Ah, je vois que tu as déjà rajouté quelque chose ", dit-il en s'adressant à son père, le Dr Toon Claes (60 ans, sa carrière a débuté en 1980). " Il ne se passe pas une journée sans que je lui demande conseil à propos d'un cas difficile ", nous confie le fiston. " Il a fait de moi un meilleur médecin. " Le tableau qu'il montre sert d'outil de communication. Steven Claes apporte quant à lui de la fraicheur dans la pratique de son père. " Il vient souvent avec de nouvelles idées et réflexions. Cela me permet de ne pas rouiller ", poursuit le père Claes.
Toon nous confie avoir bien sûr eu des craintes quand deux de ses fils (le plus jeune frère de Steven est lui aussi orthopédiste) sont venus travailler dans le même hôpital que lui. " Jusque-là, nous avions une relation père-fils classique, et les brefs moments où nous étions ensembles étaient parfois houleux. Je me suis donc dit : espérons que ça ne provoque pas plus de conflits. Heureusement, tout s'est passé à merveille. "
Résultats immédiats
S'il a poussé ses fils à se lancer dans l'orthopédie ou la médecine en général ? " Pas du tout, que du contraire", rétorque-t-il. " Je les ai encouragés à justement bien réfléchir, car ce sont de longues études, très exigeantes au niveau personnel ", ajoute-t-il. " J'avais trois centres d'intérêt en sortant des secondaires ", explique son fils, " le théâtre, l'histoire et la médecine. Je voulais garder toutes les options ouvertes et j'ai juste participé à un examen d'entrée de médecine. Ce premier essai s'est avéré concluant et j'y ai vu le signe que c'était une direction qui m'allait bien. "
Durant sa troisième année d'étude, le jeune Steven Claes se voit proposer par son père de venir opérer à ses côtés à l'hôpital. C'est là qu'il attrape réellement le virus de la chirurgie orthopédique. " J'aime travailler de mes mains, et l'orthopédie est justement une discipline très technique. Je trouve les opérations exploratoires fascinantes. C'est un peu comme un jeu vidéo: on regarde l'écran, pendant que les mains font le boulot (rires). La chirurgie donne en outre rapidement des résultats. Cela colle avec ma nature impatiente. Traiter des maladies dormantes, ça n'aurait pas été pour moi. "
Père et fils sont tous deux spécialisés dans les blessures sportives. Pas étonnant quand on sait qu'ils sont aussi des sportifs actifs. " Je travaille dans un domaine que j'adore ", explique le Dr Toon Claes. " Je retire énormément de satisfaction dans le fait d'aider les gens à atteindre leurs objectifs sportifs, qu'ils soient amateurs ou athlètes de haut niveau. Je suis moi-même un cycliste passionné. Je comprends donc très bien l'envie de tout mettre en oeuvre pour pratiquer son sport. "
Collaboration
Les 35 ans d'expérience du père sont ici mises en parallèle avec les quelque 35 ans de médecine que le fils a encore devant lui. Etre médecin en 2015, est-ce pareil qu'en 1980 ? " A l'époque, le médecin se comportait comme un dieu et était considéré comme tel ", se souvient Toon Claes. " Il n'y avait pas de concurrence. Son avis faisait loi. S'il décidait de ne pas opérer un patient, et bien c'était comme ça. Cet individualisme est impensable actuellement. Le mot d'ordre aujourd'hui, c'est la collaboration ", poursuit-il. Le Dr Steven Claes approuve, et ajoute : " Pas seulement entre médecins d'ailleurs, mais aussi entre médecins et direction. Ces deux entités poursuivent encore trop souvent des intérêts contradictoires. Cela ne devrait pas être permis. Le management doit rester ouvert aux idées des médecins et vice-versa."
Les médecins constituent la pierre angulaire des soins de santé, poursuit le père. lls doivent rester motivés. Mais selon Steven Claes, la charge administrative toujours plus lourde éloigne de nombreux jeunes médecins de leur tâche première. Il incite donc à trouver de nouvelles pistes de réflexion pour garder les tâches administratives dans les limites de l'acceptable. " Autrement, la qualité des soins va en pâtir. " Une chose ne changera jamais, ajoute-t-il, c'est que la médecine restera un artisanat, et le médecin restera un spécialiste. Jeter des symptômes dans une marmite, les saupoudrer d'un peu d'imagerie médicale et hop, en retirer un diagnostic, cela ne marchera jamais comme ça. "
La crème de la crème
Le grand défi, selon le Dr Steven Claes, est de ne pas se laisser submerger par la technologisation à outrance. " La technicité ne doit jamais prendre le pas sur le reste ", ajoute son père. " J'ai toujours vu les médecins préoccupés par le cas de leurs patients. Cela doit rester comme ça. " Selon son fils, les autorités vont de plus en plus fonctionner avec des indicateurs de prestation, à l'avenir. " Les médecins ne pourront traiter les patients que s'ils ont pu présenter certains indicateurs. C'est potentiellement un bon système, mais il faut nous y préparer."
Pour Steven Claes, l'avenir des soins de santé réside dans la centralisation de l'expertise. " Le patient a tout à y gagner, mais aussi le médecin, car il pourra s'entourer d'une équipe d'experts. J'espère pouvoir terminer ma carrière (disons en 2050, 35 ans de plus donc) en tant que maillon de cette équipe. Le département orthopédique idéal est celui qui comporte une unité de recherche de classe mondiale, ainsi qu'un centre de formation pour les jeunes orthopédistes, qui donnerait aussi la direction à suivre dans toutes les décisions stratégiques à prendre au sein du service Ortho Herentals. "
Cyclisme
C'est justement dans la recherche scientifique que Steven Claes entend se plonger à l'avenir. " On ne peut pas tout faire dans la vie. J'ai passé les deux dernières années à construire ma pratique, en plus de mon travail de consultant en orthopédie à l'UZ Leuven. Maintenant que tout se met en place, je veux pouvoir dégager du temps pour la recherche."
" J'ai aujourd'hui 60 ans ", explique Toon Claes, " j'ai toujours travaillé durement et avec plaisir, mais je voudrais un peu lever le pied dans les années à venir. Prendre plus de vacances, faire plus de vélo... " " Encore plus ?", s'exclame son fils.
Avant d'assister à une discussion enflammée sur le cyclisme, je leur demande si je peux les prendre en photo. Mais je n'ai pas eu le temps de sortir mon appareil que les deux hommes sont déjà en partance. Je les entends discuter d'un cas et me sens presque coupable de les interrompre. Je me demande bien de quoi ils discuteront quand je serai partie.