" De nos jours, les patients réalisent mieux que le médecin a lui aussi une vie "

Martina Loyens est généraliste et Maike Vrijens, psychiatre infanto-juvénile à l'hôpital psychiatrique Asster et au centre de thérapie Rapunzel. Mère et fille ont accepté de parler des 35 ans de carrière de l'une, et des 35 printemps de l'autre.
Le rendez-vous est donné au cabinet du Dr Loyens, à Kanne. A la rédaction, personne n'avait entendu parler de cette commune limbourgeoise. " Tu veux dire Cannes ", me demande un collègue, hilare. Arrivée à Kanne après un long trajet en voiture depuis Bruxelles, une chose est pourtant sûre : il n'y a pas de stars de cinéma par ici. Seulement un village pittoresque, caché dans un écrin de verdure. La Belgique, c'est aussi ça, un pays aux secrets encore bien gardés. " Mais le week-end, ça grouille de touristes par ici ", assure Paul Vrijens, l'époux affable du docteur Loyens. L'homme nous accueille et nous mène jusqu'au séjour. Si je veux du flan ?
Maison du Dr Loyens, j'écoute ?
" C'est papa qui a vu l'appel du journal du Médecin pour son numéro anniversaire ", explique Maike Vrijens (35 ans), amusée. " Il faut que vous participiez ", nous a-t-il dit. On était juste dans les temps pour participer. " Le téléphone sonne : c'est un patient. Le père Vrijens répond. " Enfant, je décrochais souvent ", chuchote Maike. " Hallo oui, maison du Dr Loyens ! Puis évidemment, je devais passer le combiné. " "Attention, je n'étais pas vite impressionnée par les histoires des patientse", ajoute-t-elle fièrement. " Il arrivait ainsi qu'une personne se présente à notre porte avec un bout de pouce en moins. Je trouvais ça cool. A la longue, on s'habitue à ce genre de choses. "
L'époux du docteur
"J'ai toujours eu beaucoup de patients ", raconte Martina Loyens (64 ans). " Jusqu'il y a trois ans, je travaillais en solo. Et au début de ma carrière, il n'y avait pas encore de système de garde, donc j'étais toujours de garde ". Martina marque une pause et ajoute : " J'ai dû manquer certaines choses avec les enfants : la plaine de jeux, le contact avec les parents, etc. " Maike lui répond : " Tu ne dois pas te sentir coupable. Mes frères seraient d'accord avec moi. On n'a jamais connu autre chose. Tu travaillais toute la journée et c'était comme ça. Mes amies trouvaient bizarre que mon père fasse la cuisine et la lessive. Moi, pas tellement. " " Une chose est sûre ", ajoute Martina, " sans mon mari, je n'aurais jamais pu être généraliste. S'il ne m'avait pas soutenue, je n'aurais pas fait ce métier. " " Bah, tu te serais juste organisée différemment ", rétorque Paul Vrijens avec modestie. " Allez, papa, avoue ", intervient Maike, " la carrière de maman, c'est aussi grâce à toi."
A l'heure actuelle, les femmes médecins ne sont plus l'exception. Mais comment une doctoresse était-elle perçue il y a 35 ans ? " A la fin de mes études, il n'y avait que 15 % de femmes dans ma promotion. Nous étions donc une minorité. Je n'ai jamais vraiment été confrontée à des préjugés, bien que j'avais la sensation que mes collègues masculins ne me prenaient pas au sérieux. Quant aux patients, ça avait l'air de leur poser moins de problèmes. " " Au début, il y avait quand même peu d'hommes à la consultation ", se souvient l'époux de Martina. " J'ai une fois reçu un courrier de l'Ordre me demandant de faire attention de ne pas verser dans le rabattage de patients ", se souvient le Dr Loyens. "Comme j'étais l'une des premières femmes généralistes dans la région, il y avait d'un coup plein de femmes à ma consultation. "
Impuissance
" Maman est aussi un peu psychiatre ", poursuit Maike. " Elle fait partie de ces médecins qui s'occupent du somatique, mais aussi du psychique. Concernant cette dernière approche, je dois parfois lui rappeler que certaines situations ne peuvent être résolues. En tant que médecin, on se sent parfois vraiment impuissant. Les exercices d'annonce de mauvaises nouvelles auxquels on se prête en tant que jeune étudiant en médecine ne préparent pas du tout à cela. Ma spécialisation, par contre, m'y a bien préparée, et j'en suis contente. " Marina hoche de la tête et dit : " Tu es souvent de très bon conseil. "
" Dans l'ensemble, je remarque que les patients acceptent de moins en moins notre incapacité à les aider ", poursuit le Dr Loyens. " Ils se sont souvent renseignés à l'avance sur le mal dont ils sont potentiellement atteints. Je peux toujours leur donner un complément d'informations, mais en fait, ils savent déjà très bien ce qu'ils veulent en matière, par exemple, de médicaments... (Martina réfléchit) En fait, avec l'arrivée d'internet, je suis plutôt devenue une sorte de coach de la santé. Attention : la prévention a toujours été au coeur de ma pratique. J'encourage par exemple les femmes à faire des frottis et à passer des mammographies... "
Le Dr Vrijens rebondit : " Dans le monde de la santé mentale, la prévention pourrait être davantage encouragée, par exemple en dégageant plus de moyens pour la première et de la deuxième ligne. " Ce qu'elle voudrait voir changer dans les 35 ans à venir ? " Je voudrais que le corps et l'esprit ne soient plus dissociés. Cette opposition est d'ailleurs déjà obsolète aujourd'hui. L'épigénétique constitue à ce titre un bel exemple d'avancée, mais si celle-ci ne donne pas encore de résultats utilisables dans le traitement thérapeutique. J'espère que ça va changer. "
Equilibre entre travail et vie privée
Comment la psychiatre des enfants se projette-t-elle en 2050. " Attendez que je calcule... j'aurai alors... 70 ans ! Oh, à cet âge-là, je ne travaillerai plus vous savez, peu importe ce qu'ils en disent ", répond-elle avec aplomb. " Je ne souhaite pas travailler aussi dur que maman. Dans mon entourage, je remarque que l'équilibre entre travail et vie privée est de plus en plus important. Les patients comprennent mieux que le docteur ait lui aussi une vie. Bien entendu, un horaire trop rigide (travailler de telle heure à telle heure) n'est pas possible non plus, mais il y a des limites". Martina approuve, tout en ajoutant: " mais à refaire, je referais pareil... en engageant toutefois une assistante. Avant, c'était mon mari qui faisait la secrétaire. " " Le secrétaire ", corrige l'intéressé en arrière-plan.
" Ma priorité, c'est de conserver un équilibre entre le travail diagnostique et thérapeutique ", poursuit Maike. " A l'avenir, je voudrais me concentrer sur les jeunes aux problèmes psychiatriques graves, mais aussi sur la transition des soins entre l'âge mineur et l'âge adulte. Ces deux groupes cibles nécessitent en effet une approche très différente, et il est important de trouver une manière d'améliorer cette transition. "
Les regards se tournent ensuite vers le Dr Loyens, qui part à la retraite dans quelques mois. " Il est possible que je continue encore un peu, à temps partiel ceci dit. J'ai des difficultés à abandonner mes patients. Est-ce une crainte partagée par tous les généralistes vieillissants ou juste par moi, je ne le sais pas (rires). Mais je vais enfin avoir le temps de peindre, de me balader ", ajoute-t-elle avec enthousiasme, " Je me suis promis d'aller marcher à Saint-Jacques-de-Compostelle ! " " Attention maman, tu parles au journal du Médecin, là ", la met en garde sa fille, " tu as donc intérêt à tenir tes promesses. "