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" Les pompiers sont mieux préparés que les médecins "

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Entretien avec le docteur Patrick Smeesters, médecin, ancien responsable médical à l'Agence fédérale du contrôle nucléaire (AFCN), expert auprès du Conseil Supérieur de la Santé et membre du groupe d'experts européen de l'Euratom.

Laurent Zanella - 18 mars 2016

Le journal du Médecin : La médecine générale est-elle préparée à faire face à un incident nucléaire ?

Dr Smeesters : Certains spécialistes vous diront que non. La médecine de première ligne est insuffisamment préparée. Je pense qu'à la limite, les pompiers sont mieux préparés que les médecins quelque part. Je pense honnêtement qu'il y a, au minimum, une piqûre de rappel à faire, et à mon avis, dans un certain nombre de cas, ce sera une première injection.

Quel rôle a le médecin généraliste dans la prévention de ce type d'incident ?

Très grand dans le sens où, pour l'iode, il est important que le médecin de famille connaisse les risques. D'ailleurs il y a déjà eu plusieurs essais d'information via les journaux, dont le journal du Médecin, les Folia Pharmacotherapeutica. On a envoyé des articles à tous les médecins du pays il y a quelques années. Depuis Tchernobyl, il y a souvent des piqûres de rappel pour informer.

Il est important que les personnes qui ont des contrindications soient repérées à l'avance. On connait ces contrindications chez les personnes qui ont des maladies liées à la thyroïde. Si vous souffrez de la maladie de Basedow (maladie auto-immune de la thyroïde, ndlr) et que vous suivez un traitement, il ne faut pas prendre de tablette d'iode. Si le généraliste sait que ça existe, il a tout le temps d'en parler à ses patients : " Vous, ne prenez pas de tablette d'iode, parce que ce serait plus dangereux que la radioactivité ! "

Tous les praticiens de la santé devraient le savoir. Le mieux, c'est le généraliste, ou l'endocrinologue. Il faut que quelqu'un attire l'attention sur ces contrindications, dont les principales sont les maladies thyroïdiennes, les allergies étant très rares.

La formation en environnement santé est fondamentale ?

Oui, absolument. J'ai toujours regretté l'absence de formation spécialisée en épidémiologie en Belgique. Ça n'existe pas. Pourtant, l'épidémiologie est capitale, au même titre que la biologie fondamentale. Ce sont les deux pattes, sans compter la santé publique et les organismes de santé publique, qui devraient faire partie d'une bonne formation en environnement santé, qui n'existe pas chez nous. Ça manque, c'est une carence énorme !

Le plan d'urgence, important à mettre en place, doit-il inclure la médecine ? Les hôpitaux sont-ils aptes à faire face à une situation d'urgence ?

Il faut l'organiser. Non, je ne pense pas qu'aujourd'hui, on ait la capacité d'intervention. Au minimum, les gens qui sont impliqués dans les plans MASH doivent envisager ce genre de scénarios dans des hôpitaux où on ne l'envisageait pas. On n'envisageait pas, nulle part, que l'on doive évacuer un hôpital à 20 km.

Il y a un plan d'évacuation qui existe, qui est bien : je suis tout à fait pour les plans MASH. Mais il faut voir si tout le personnel hospitalier est suffisamment informé, y compris les paramédicaux, les services ambulanciers et les services d'urgence. On ne se rend pas compte. Et tout ce personnel doit être informé sur de plus longues distances.

La complexité politique belge est-elle un frein à la mise en place d'un plan d'urgence ?

Le plan d'urgence est national. Les brochures d'informations sont préparées à Bruxelles aussi bien pour la Flandre que pour la Wallonie. Donc ils ont la possibilité de gérer ça. Mais nous attirons l'attention, au Conseil supérieur de la Santé, sur le fait que la collaboration doit être internationale.

L'Europe, avec l'Euratom, a d'ailleurs un mode de fonctionnement avant-gardiste par rapport à ce que fait le Comité scientifique de l'ONU sur les conséquences des émissions radioactives (Unscear) au niveau international, qui est plus conservateur.

Oui, tout à fait. Et grâce à l'Euratom, l'Europe est plus au courant ! Parce que nous sommes en contact permanents avec les équipes de recherche, notamment financées par l'Europe. Et dès que quelque chose paraît, si c'est solide, sérieux et qu'il y a des implications comme les maladies cardiovasculaires et la cataracte, tout de suite, on saute sur la balle, on organise des séminaires, on invite les meilleurs experts et on tire des conclusions. Au niveau mondial, ça n'existe pas. Ce pont entre les observations de la recherche, les nouvelles études et la réglementation n'existe pas.

Le CSS envisage également d'autres sources d'incidents que les catastrophes nucléaires tels que les incidents impliquant des installations chimiques, les attaques terroristes, les inondations, etc. Le plus grand danger ne serait-il pas une bombe sale1 ?

Je pense qu'en termes de fréquence, effectivement, il est facile de faire une bombe sale. Il suffit de voler une source médicale qui n'est pas protégée, au contraire du plutonium par exemple, et de faire exploser la bombe dans un lieu public. La radioactivité va être répandue, les compteurs Geiger vont crépiter et tout le monde va paniquer. Les dangers, en termes d'irradiation, sont minimes : c'est surtout la bombe qui va faire des dégâts et la panique. La panique au niveau de la population, mais également au niveau de toute l'infrastructure médicale.

Les hôpitaux vont se dire : " oh, mon dieu, un patient contaminé ! " et, là, il y a peut-être une méconnaissance dans le cas de gestion du plan MASH. Le mot " contamination " est d'ailleurs souvent mal perçu dans le médical car on pense au virus Ebola, à une épidémie. Or, ce n'est pas du tout la même chose : un patient contaminé ne représente pas du tout un danger pour l'hôpital. Il va peut-être dérégler un appareil ou deux, mais pour le reste, il suffit de lui changer ses vêtements, de lui faire prendre une douche, et c'est bon.

Peut-on imaginer un cas où les composants ne seraient pas identifiés ?

Oui, on peut mettre n'importe quoi dans une bombe sale. Théoriquement, on pourrait mettre des histoires très, très méchantes, comme le polonium. Encore faut-il pouvoir se le procurer. Mais ce serait épouvantable. C'est un danger, comme le terrorisme. Ça peut nous frapper n'importe quand, et provoquer la panique. C'est effectivement un danger. Le risque est plus grand en termes de fréquence. En termes de conséquences de disruption du tissu économique, de vastes zones touchées, évidemment, un accident tel que Tchernobyl ou Fukushima serait d'une autre ampleur !

Les isotopes sont traçables dans le cas d'un accident nucléaire en Belgique ?

Oui. D'ailleurs, il y en a beaucoup, mais on les connait. Ce sont tous les isotopes qui se trouvent dans les produits de fission d'un un coeur nucléaire. Il y a les gaz rares qui vont s'échapper à grande distance mais qui ne réagissent pas avec l'organisme, qui sont très présents en quantité, qui font que le nuage radioactif irradie beaucoup sur son passage. L'iode est évidemment facilement traçable. Il va très loin et est méchant pour l'organisme, même à faible dose. Et alors, il y en a un qui est super traçable, c'est le césium, avec ses variété 134 et 137. Ce dernier a une demi-vie de 30 ans : il suffit de faire le tour de l'environnement et on peut facilement identifier où il est. Les émetteurs alpha par exemple, sont intraçables avec des instruments de mesures normaux. Il faut vraiment prendre un échantillon, aller au labo pour voir que c'est ça. C'est vrai que la bombe sale, c'est méchant. Il ne faut pas trop donner d'informations aux terroristes (rires) parce qu'effectivement, si vous leur dites qu'il suffit d'aller dans un hôpital pour le voler...Je pense qu'ils le savent déjà !




Dans la prochaine partie de ce dossier, le journal du Médecin conclura la partie nucléaire en s'intéressant aux avis du SPF santé publique, de l'AFCN et du centre de crise.

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