Connaître les gestes simples

Dans cette troisième partie du dossier environnement santé, le journal du Médecin clôture l'épisode nucléaire. Retour, avec l'aide du Dr Lodewijk Van Bladel, responsable médical de l'Agence fédérale du contrôle nucléaire (AFCN), sur les aspects pratiques de la gestion médicale d'un incident nucléaire, qu'il soit de petite ou grande ampleur.
Le journal du Médecin : Quelle est la différence entre irradiation et contamination ?
Dr Lodewijk Van Bladel : L'irradiation, c'est ce qu'il se passe quand vous êtes irradié par une source à distance. C'est le phénomène que vous subissez lorsque vous passez un examen radiologique. Cela veut dire que vous recevez des rayons, qu'ils vous pénètrent en partie. Mais ce n'est pas à cause de ça que vous devenez vous-même radioactif ou irradiant.
À l'inverse, si vous êtes contaminé par des substances radioactives, vous pouvez transmettre cette contamination. Si mes mains sont contaminées, et que je touche quelqu'un, il sera contaminé. Je suis source de rayonnement et je suis devenu aussi source de contamination potentielle pour les autres. Je crois qu'il faut bien faire la distinction.
Les hôpitaux ont peur de ce mot " contamination ". Pourtant, pour peu qu'on enlève les habits du patient et qu'on le lave, il n'y a pas de risque.
C'est ça. La partie irradiation que le patient a déjà eue ne nuit pas au personnel soignant. Il ne va pas irradier. Lorsque l'on sort d'un CT scan, on n'irradie pas ceux autour de nous. L'inverse se passe quand vous avez subi un examen ou un traitement par substances radioactives en médecine nucléaire. Là, vous êtes contaminé, vous avez des substances radioactives en vous, dans vos urines, dans votre transpiration, dans votre salive, que vous risquez de transmettre aux autres. Et vous êtes source de rayonnement.
Comment traiter un patient contaminé ?
Le plus important en le soignant, c'est de ne pas se contaminer. Je dis toujours à mes élèves, qu'ils soient étudiants en médecine, en infirmerie ou autre : se protéger d'une contamination éventuelle est la première étape. Même s'il y a un soupçon très faible d'être confronté à un patient contaminé radiologiquement, il faut se protéger contre une contamination éventuelle. Et ce avec des moyens qu'on utilise tous les jours ! Dans les services d'urgence, on traite des tas de cas de contaminations potentielles ! Donc ce n'est pas nouveau : on met des gants, un masque, un tablier, et ça suffit.
Pour le reste, à nouveau, c'est simple ! En fait, ce sont des gestes très simples ! On nettoie 80 à 90% de la contamination externe en enlevant les vêtements extérieurs sales. C'est quelque chose de très basique. On les enlève, on les emballe - pour ne pas avoir une contamination qui se répand - et on met ces vêtements contaminés à un autre endroit, loin des gens, parce que ça irradie.
Et puis on commence à nettoyer, à décontaminer. Il s'agit tout simplement de rincer le malade en question qui, à ce moment-là, peut encore avoir une partie de contamination sur la peau exposée. C'est-à-dire la tête, les mains, le cou, les bras éventuellement en été et surtout au niveau des cheveux. C'est là que l'on va retrouver pas mal de substances qui contaminent.
Le but des opérations, c'est bien sûr de décontaminer aussi vite que possible, mais aussi de façon safe. On essaye surtout de ne pas faire d'une contamination externe, une contamination interne, qui est beaucoup plus dangereuse.
Dans les hôpitaux, la compétence est là Est-ce que les hôpitaux sont prêts à prendre en charge de tels cas, sont-ils suffisamment informés ?
Je n'osais pas le dire, mais je ne crois pas. D'un autre côté, il y a plusieurs approches possibles. S'il y a peu de gens, comme lors d'un accident routier par exemple - ce qui arrive malheureusement fréquemment, un d'entre nous, qui est de garde, recevra un appel et pourra donner des instructions. On le fait assez régulièrement. Par téléphone, tout simplement, on dit : " Voilà, faites déjà ça, ne faites pas ça " (rires), et surtout, les soins classiques (traitement de chocs, traitement du blessé en soi) précèdent la décontamination. Il est important de ne pas avoir un patient décontaminé, mais mort. Ce n'est pas le but de l'opération. On traite d'abord les grosses pertes, on soigne tout ce qui est vital, et on s'occupe ensuite de la décontamination.
Vous parliez d'accident routier, ça arrive plus souvent qu'on ne le croit ?
Oui, dans le cadre du transport de matières radioactives. Il y a toujours, même si c'est très improbable, une possibilité de contamination. En Belgique, environ 400.000 colis (40.000 transports) de matières radioactives sont transportés par an1. Nous sommes le pays au monde où il y a le plus de transport sur nos routes, par surface ou par nombre d'habitants, comme vous voulez l'exprimez. C'est quand même beaucoup. Et comme ces transports ont lieu essentiellement la nuit, ou très tôt le matin, quand il fait froid, qu'il gèle, qu'il grêle et quand les gens sont fatigués...Le risque d'accident est d'autant plus accru.
Dans le cas d'un petit accident, on est préparé ?
C'est presque un tête-à-tête. On est en ligne avec l'hôpital, on leur donne des instructions si besoin est. Il faut aussi se dire que presque chaque hôpital en Belgique possède un service de médecine nucléaire. Dans ces services, il y a des gens qui manipulent des matières radioactives tous les jours. Qui ont l'habitude de mesurer. Ils font ça tous les jours. Et ils savent également comment procéder pour décontaminer aussi bien les objets que les patients et eux-mêmes. Le réflexe qu'il faudrait avoir dans un hôpital où il y a, dans un service d'urgence, un patient contaminé ou potentiellement contaminé, c'est de faire appel à leurs collègues. C'est tout simple.
Le seul inconvénient, c'est que ces gens n'ont pas l'habitude de faire du 24/7. D'habitude, le service de médecine nucléaire, c'est le service de luxe d'un hôpital. Ils travaillent du lundi au vendredi et de 9h du matin à 5h du soir. C'est le seul service que vous trouverez dans un hôpital qui fonctionne comme ça. Dans les autres services, il y a des gardes, des nuits, des weekends.
Il n'y a pas de garde nucléaire ?
Dans la plupart des cas, non.
Sauf dans les plans MASH nucléaire ?
Oui, voilà. Donc, il y a là une grande capacité. Et je ne parle pas encore des services de radiothérapie. Là aussi, ce sont des médecins spécialisés, une équipe spécialisée car ce ne sont pas uniquement les médecins, ce sont également les technologues, les paramédicaux qui connaissent les appareils, qui connaissent les gestes.
Au niveau des grands hôpitaux, on a aussi des radiophysiciens. De grands spécialistes. Je crois qu'il y a déjà pas mal de moyens sur place. Il suffit de les conscientiser de cette évidence, et de leur dire : " Ecoutez, ce n'est pas compliqué, décontaminer. " Traiter un malade qui est irradié, c'est quelque chose de très spécialisé mais il n'y a pas, en pratique, d'urgence extrême. Dans la plupart des hôpitaux actuels, et surtout dans les groupes d'hôpitaux, il y a presque invariablement de la compétence spécialisée déjà existante au sein de l'hôpital.
Une catastrophe nucléaire de grande ampleur...Serait-on apte à faire face ? Y-a-t-il assez de prévention ? Ne serions-nous pas désorganisés ?
Au niveau préventif, je pense que c'est déjà pas mal. Il y très peu de pays, dans le monde entier, qui sont autant préparés que nous, notamment sur la distribution d'iode, les stocks dans les pharmacies, etcetera. Très peu de pays ont prévu une distribution d'iode aussi loin. Parce qu'on oublie souvent qu'ici, on a de l'iode stable pour toute la Belgique. Et ce depuis 1948 ! On a des centrales, certaines d'un certain âge, mais ce n'est pas exceptionnel non plus. Aux Etats-Unis, il y en a de plus vieilles, comme en France, aux Pays-Bas.
Est-ce qu'on est préparé ? Jamais assez, je dirais. On peut toujours essayer d'améliorer la situation. Je crois que pour le moment on est occupé à le faire. La révision du plan d'urgence est en cours. Il y a des discussions sur comment faire en sorte que l'iode stable soit encore plus vite disponible, partout.
Je crois que nous faisons ce que nous pouvons. Grâce à un entretien que j'ai eu il y a quelques semaines avec le cabinet de la santé, je sais qu'ils veulent aussi investir. Le fait même qu'ils aient demandé un avis du Conseil supérieur de la santé signifie que ça les intéresse et que finalement, ils sont prêts à faire quelque chose. Je pense que demander un avis pour le mettre dans un tiroir, ce n'est pas le but.
Dans un exemple d'accidents de grande ampleur, tout le monde serait en panique. Aucun état ne pourrait gérer ce genre de crise seul. Nous allons tous avoir besoin de nos voisins pour nous aider. D'ailleurs, cette collaboration est prévue et existe déjà.
Lors de l'accident de Fukushima, une heure après, j'étais déjà aux affaires étrangères pour donner des conseils au Japon. Nos amis français ont envoyé une équipe tout de suite sur place. Deux jours après, on avait un avion militaire en Corée. On était prêts. On a mis à disposition des comprimés d'iode à destination du gouvernement japonais.
La première ligne Quel est le rôle de la première ligne, du médecin généraliste ?
Il serait très avantageux qu'ils y connaissent un tout petit peu. Qu'ils sachent faire la distinction entre contamination et irradiation, déjà. Et de savoir comment on peut faire de la décontamination à domicile. Lors d'un accident de grande ampleur, c'est le nuage qui porte les substances radioactives qui menace la population. À ce moment-là, il y aura peut-être quelques blessés, mais surtout beaucoup de gens bien portants éventuellement contaminés. Donc il faut connaitre les gestes de décontamination, ce qu'on appelle self decontamination. De nouveau c'est très simple : prendre une douche, peut-être un peu différente par rapport à d'habitude, en veillant à éviter d'avoir une contamination interne. Il faut éviter le conditionner.
Je présume que le médecin a également un rôle à jouer dans le suivi.
Exactement. Il faut savoir que la contamination, ce n'est pas mortel et qu'avec les substances que vous avez dans chaque maison (eau et savon), on sait y remédier. Et si jamais il y aurait une contamination interne, il y a de nouveau une façon très facile pour éliminer aussi vite que possible la contamination : beaucoup boire. C'est d'ailleurs le même conseil que reçoit chaque patient qui revient d'une consultation en médecine nucléaire. C'est évident, il suffit d'y penser.
Le message que nous essayons de donner à tout médecin, c'est de connaître les différences entre irradiation, où on ne sait pas gommer les effets, et contamination, où il y a moyen de faire quelque chose. Et le temps est important. La période pendant lequel ces substances résident sur la peau est importante. Certaines substances ont aussi la capacité de pénétrer la peau. Il faut donc aller vite.
Si je suis bien, les hôpitaux sont prêts, la première ligne l'est moins ?
(Hésitation) D'après moi ils sont prêts sans le savoir. Avec quelques simples conseils, on sait faire énormément. Quand il y a un pépin nucléaire, je donnerais deux grands conseils : le premier, c'est d'aller ou rester à l'intérieur. Et cette mesure, il faut que le médecin la comprenne, sache de quoi il s'agit exactement. La seconde, c'est la prise du comprimé d'iode. L'iode n'est qu'une seule substance, mais un tiers du risque entier provient de l'iode. Ce n'est pas rien.
Dans la quatrième partie de ce dossier, le journal du Médecin s'intéressera aux effets délétères sur la santé des autres facteurs environnementaux, à l'instar des particules fines.