" Plus jamais ça! "
Le Dr Olivier Vermylen, responsable des urgences de l'hôpital Brugmann, était directeur médical de garde à Bruxelles le mardi fatidique. C'est donc lui qui a assuré la coordination du poste médical avancé (PMA) établi autour de la station de métro Maelbeek. Il raconte son vécu tout en espérant ne plus jamais revivre une telle expérience.
Le journal du Médecin : Comment apprend-on l'insupportable nouvelle lorsqu'on est " dir méd " de garde ?
Dr Olivier Vermylen : je l'ai appris au journal parlé dans ma voiture aux environs de 8 h 15. Ensuite, les deux explosions nous ont été confirmées par la centrale 100. Peu de temps après, la station Maelbeek explosaient. Deux Smurs sont partis d'emblée sur les lieux. Sur place, se trouvent très vite les Smurs de Schaerbeek, Saint-Pierre et Sainte-Elisabeth.
Une fois sur place, vous pénétrez dans la station ?
En aucun cas. La police n'a pas sécurisé les lieux. Donc dans un premier temps, on ne pénètre pas. Le problème de la station Maelbeek, c'est qu'elle a de nombreuses sorties. Nous sommes arrivés Rue de la Loi puis le PMA a été installé finalement dans l'avenue Joseph II. Le Smur de Schaerbeek est entré dans la station puis en est ressorti par manque de sécurité.
J'imagine que gérer autant de victimes à la fois est loin de constituer une routine !
Absolument. Personne n'est réellement préparé à cela. Cependant, la gestion d'un tel événement est identique à une catastrophe naturelle de grande ampleur. Mais c'est la toute première fois que nous gérons un attentat avec des bombes sur Bruxelles. C'est gigantesque.
Après Paris, vous étiez prêts à cette éventualité ?
Disons que la médecine de catastrophe en Belgique a pris une certaine ampleur après les événements du Heysel (écroulement d'un mur de séparation faisant 39 morts et 454 blessés lors d'un match de football Liverpool/Juventus suite à des heurts entre hooligans au stade Roi Baudouin le 29 mai 1985, NDLR). Cet événement terrible nous a fait progresser. Après les attentats de Paris en novembre, nous étions en tout cas avertis que cela pouvait se passer chez nous.
La gestion de la crise a-t-elle été " exemplaire " comme on l'a dit et écrit ?
Je n'aime pas trop ce terme vu les circonstances. On a fait du mieux qu'on a pu. Je dirais qu'on a bien travaillé. La coordination a bien fonctionné.
Vous avez manqué de quelque chose en termes de moyens ? Médicaments ? Sang ?
Nous avons souffert d'une courte pénurie de morphine et de " burn-kits ". Mais dès notre demande à la centrale 100, nous avions tout à disposition 20 minutes après ! Très rapidement, la Croix-Rouge est intervenue avec son impressionnant matériel, notamment les " malles " pour blessés graves.
Avez-vous dû déplorer des blessés qui décèdent sur place ?
Malheureusement oui.
Si je puis me permettre, comment s'organise le " tri " des blessés et entre les morts et les blessés. Il y a un protocole ?
Oui. Il y a en gros deux étapes. Premier tri sur place entre les victimes. On les ramène vers le PMA. Là, on effectue un deuxième tri en trois catégories : T1 (très grave), T2 (un peu moins grave) et T3 (petites blessures). Les T1 sont emmenés prioritairement vers les hôpitaux. Généralement, il y a des glissements qui s'opèrent inévitablement, le plus souvent du moins grave au plus grave même si l'inverse peut arriver. En tout, nous avons eu une centaine de blessés : environ 40 T1, 30 T2 et 30 T3. Ils ont été pris en charge en moins de 2 heures, ce qui est très rapide.
Que faites-vous des personnes décédées ?
Nous ne nous en occupons pas. La police criminelle est sur les lieux. Les corps sont évacués ensuite vers l'hôpital militaire.
Dans une station de métro, je suppose que le profil des victimes est divers : femmes, enfants, hommes, jeunes, vieux, etc. ?
Oui. Il y a hélas un peu de tout. Il y avait des enfants et des adolescents...
Au niveau de la coordination, comment faire pour ne pas " se marcher sur les pieds " ?
On ne se marche pas sur les pieds car le rôle de chacun - pompiers, médecins, soignants, policiers... - est clairement défini. On ne travaille pas au même endroit. La police délimite les zones de sécurité et n'intervient pas dans le PMA, etc. Le Directeur médical de garde discute avec l'officier de police du risque évolutif, les pompiers évacuent les blessés dans les ambulances. Nous sommes tous des corps disciplinés. Donc tout fonctionne assez bien.
Sur Bruxelles, la langue de travail est majoritairement le français ?
Français et néerlandais. Je ne suis pas parfait bilingue mais je peux assumer une conversation professionnelle et médicale en néerlandais.
Avez-vous eu déjà un débriefing ?
Uniquement psychologique. Chaque acteur a été vu par un psychologue. Il est trop tôt pour tirer d'autres enseignements.
Si vous deviez tirer une conclusion à ce stade ?
Plus jamais ça ! La médecine de catastrophe a fait de grands progrès depuis des années. Grâce à la pratique, nous avons pu travailler de manière globalement efficace. On a peu perdu de temps et l'organisation s'est bien passée...