PremiumGestion médicale

Halal et sharia : la finance aussi !

photo

La montée du sentiment islamique ne concerne pas que le voile ou le régime alimentaire. Les produits financiers sont également mis en avant. En France et en Grande-Bretagne du moins, mais pas en Belgique jusqu'ici.

Guy Legrand - 29 juin 2016

Ce n'est pas le poids croissant des immigrés de religion musulmane qui a mis la finance islamique à l'honneur en Europe à partir des années 2008 et 2009, mais la crise financière. Un constat d'abord : contrairement à leurs homologues du Vieux Continent, les banques arabes n'ont guère souffert de la crise des subprimes, cette débâcle des prêts hypothécaires américains. On se souvient que ces prêts, consentis à des candidats à la propriété peu solvables, furent massivement titrisés par les banques américaines, c'est-à-dire groupés par milliers, et vendus à des centaines d'institutions financières, notamment européennes, attirées par un rendement assez élevé.

Une explication ensuite : il n'était pas question pour les banques islamiques d'acheter ces créances, car un pareil commerce de l'argent ne leur est pas permis. Force est de reconnaître que les banques du Golfe n'ont jamais dû faire état de pertes fracassantes sur ces hypothèques pourries, dont elles se sont visiblement tenues à l'écart. Belle promotion pour la finance islamique, dont on n'a pas manqué de souligner, à l'époque, le caractère plus éthique et l'ancrage dans l'économie réelle. Mais qu'est-ce au juste, la finance islamique ?

L'argent, oui, mais pas l'usure

Ancien président de l'Exécutif des musulmans de Belgique, le professeur et consultant Mohamed Boulif est un expert reconnu de la finance islamique. Il l'explique en ces termes : "Dans la conception musulmane, Dieu ne voit aucun problème à l'idée de s'enrichir et il n'y a d'ailleurs aucun tabou vis-à-vis de l'argent. C'est la manière dont cet argent est généré et dépensé qui est fondamentale", résume-t-il, en soulignant deux principes majeurs. D'une part, le financement doit être adossé à un actif tangible, donc à l'économie réelle, ce qui impose une traçabilité des actifs. On peut dès lors tout vendre... sauf l'argent lui-même. Voilà qui explique bien des choses : tant la titrisation des créances hypothécaires que leur revente sont exclus. La première supprime le lien avec l'actif réel, tandis que la seconde consiste à faire commerce de créances, donc d'argent et non d'actifs. Autre principe majeur : la responsabilité partagée des risques. C'est vrai dans le crédit comme dans l'assurance (takaful), où les risques sont mutualisés et partagés entre les souscripteurs.

Fondamentalement, la finance islamique exclut l'usure, interdite par le Coran... comme par la Bible, mais avec une grande différence. Dans la religion chrétienne, l'usure est comprise comme un intérêt excessif sur la somme prêtée. Dans la religion musulmane, c'est l'intérêt lui-même qui est prohibé. En tout cas dans les pays arabes, où l'on interprète le principe de manière très restrictive; c'est moins vrai dans d'autres régions du monde. Comment fait-on dès lors ? Sans entrer dans le détail des mourabaha, ijara et autres moucharaka, l'intérêt qui devrait être compté à l'emprunteur est remplacé par une participation aux bénéfices de l'opération, ou par une commission convenue d'avance et payée après la transaction. Même principe pour les obligations islamiques, les sukuks.

Ce qui peut paraître compliqué en théorie se révèle, pour l'essentiel, relativement simple en pratique. Ainsi, au lieu de prêter à une entreprise l'argent nécessaire à l'achat d'un équipement, la banque l'achète elle-même pour le revendre à l'entreprise plus tard, avec une marge. Passé un moment d'incompréhension et attirées par les énormes revenus des monarchies du Golfe, les grandes banques occidentales n'ont dès lors pas hésité à s'établir dans la région, dans le sillage de Citibank en 1996.

Un ballon vite dégonflé !

L'essor de la finance islamique n'a pas échappé aux autorités belges, qui ont voulu saisir la balle au bond. Mais un peu tard et en vain. En novembre 2012, à la veille d'une mission économique en Arabie saoudite, à Bahrein et à Dubai, la Région bruxelloise affichait de grandes ambitions pour attirer, dans la capitale de la Belgique et de l'Europe, des acteurs financiers mais aussi des lobbyistes qui auraient négocié avec la Commission pour adapter la législation européenne. Finalement, ladite Commission n'a manifesté aucun intérêt, pas plus que les acteurs de la finance islamique, tandis que la Région n'a pas persévéré. Baisser de rideau...

Et sur le terrain commercial ? Pas encore filiale de BNP Paribas, la banque Fortis avait frappé un grand coup fin 2007, en lançant le fonds de placement Fortis B Fix 2008 Islamic Index 1. C'est la communauté musulmane qui était visée au travers d'une communication ciblée dans 79 des quelque 1.200 agences du groupe. Ce fut toutefois un cuisant échec, parce que le produit ne répondait pas aux principes islamistes, ont aussitôt souligné quelques spécialistes. D'une part, la garantie de capital était basée sur des dépôts à terme... générant des intérêts. D'autre part, le fonds avait pour référence l'indice DJIM (Dow Jones Islamic Market), mais il n'était pas nécessairement constitué des actions reprise dans cet indice. Un produit visiblement un peu bâclé ! La banque fit d'autant plus vite marche arrière que certains clients, choqués par l'initiative, menaçaient de la quitter. On se souvient que plusieurs producteurs ayant demandé une certification halal pour exporter dans les pays musulmans, tels que Bister (moutarde) et Meurens (sirop), ont subi des réactions semblables.

Présente en Belgique depuis 1977, la banque marocaine Chaabi n'a, de son côté, finalement jamais lancé de compte bancaire respectant les principes islamiques. Il en avait pourtant été question en 2012, dans le sillage de l'initiative prise l'année précédente en France.

C'est sur un tout autre plan que la Belgique a inscrit son nom sur le terrain de la finance islamique. Ainsi la Louvain School of Management de l'UCL propose-t-elle depuis l'an dernier un diplôme spécifique destiné aux professionnels de la finance. Question, pour les banques par exemple, d'avoir un spécialiste dans la maison en cas de besoin. Quelques avocats affichent pour leur part des compétences sur ce terrain. C'est le cas de Thierry Afschrift, le pourfendeur très médiatique d'un fisc trop puissant, qui est membre du réseau international Isfin, comme le bureau comptable ODB Associate. Fondé début 2011, Isfin regroupe des spécialistes de la finance islamique aux quatre coins du monde, de la Norvège au Mozambique et du Chili au Japon.

Londres lance une sukuk

Et ailleurs en Europe ? Situation très contrastée entre l'Allemagne et la France. Outre-Rhin, la finance islamique est quasiment inexistante au niveau des produits, en dépit des millions de Turcs musulmans présents dans le pays. Explication : en Turquie (comme en Malaisie notamment), l'interprétation de l'interdiction de l'intérêt est beaucoup plus souple que dans les pays arabes. Le public est dès lors peu sensible aux produits de la finance islamique. Outre-Quiévrain par contre, où la législation fut modifiée en 2008 pour accueillir les produits "charia compatibles", la banque marocaine Chaabi a lancé non seulement un compte courant ad hoc, mais aussi un prêt hypothécaire. Quant à l'intermédiaire en assurance NoorAssur, il propose des produits d'épargne et d'assurance portant la bannière halal. La société, dont la fondatrice Sonia Mariji présente la finance islamique comme éthique et non religieuse, est active sur Internet depuis 2012 et a récemment ouvert deux agences dans la grande banlieue de Paris.

Le cas de la Grande-Bretagne est particulier. Ici aussi, la législation a été modifiée dans le sens "sharia friendly". Mais si des produits d'investissement spécifiques sont proposés au public, chez le numéro un britannique HSBC comme à l'Islamic Bank of Britain, c'est clairement aux pétrodollars en provenance des pays du Golfe que le pays a voulu s'ouvrir. Avec un indéniable succès, dont témoigne indirectement l'envolée des prix dans l'immobilier de luxe. Londres n'a du reste pas hésité à en rajouter. Ainsi, à la veille du World Islamic Forum qui s'est tenu dans la capitale britannique à fin octobre 2013, le Premier ministre David Cameron annonçait le lancement par l'Etat d'une obligation de 220 millions de livres. Une sukuk, conforme à la loi islamique, une première pour un pays non-musulman. C'est ce qu'on appelle caresser dans le sens du poil...

Les produits financiers islamiques ne progressent en fait que très lentement en Europe. Encore que... Nombre d'épargnants ne manqueront sans doute pas d'ajouter qu'au niveau actuel des taux d'intérêts, le principal d'entre eux, le carnet de dépôt, est franchement devenu halal !

Wat heb je nodig

Accès GRATUIT à l'article
ou
Faites un essai gratuit!Devenez un membre premium gratuit pendant un mois
et découvrez tous les avantages uniques que nous avons à vous offrir.
  • accès numérique aux magazines imprimés
  • accès numérique à le Journal de Médecin, Le Phamacien et AK Hospitals
  • offre d'actualités variée avec actualités, opinions, analyses, actualités médicales et pratiques
  • newsletter quotidienne avec des actualités du secteur médical
Vous êtes déjà abonné? 

Partagez votre histoire (d'actualité)

Vous avez des informations pertinentes pour nos rédacteurs ? Partagez-les avec nous via ce formulaire.

Signalez-nous des nouvelles

Articles connexes

Désimplifier les régimes à comprimé unique, une option efficace et économique, mais uniquement sur base volontaire

Même si le passage volontaire d'un régime à prise unique vers la prise de plusieurs comprimés chaque jour s'est avéré acceptable pour les personnes vivant avec le VIH aux Pays-Bas, un passage forcé, exigé par certains organismes assureurs pour économiser de l'argent, s'est, par contre, avéré inacceptable, et a même conduit à une augmentation paradoxale des coûts après un an d'application.

Bénéfique, tant pour le patient que pour le prestataire de soins

"La divulgation ouverte s'inscrit parfaitement dans le cadre de la qualité des soins", déclare le Pr Kris Vanhaecht, du Leuvens Instituut voor Gezondheidszorgbeleid (LIGB). En tant que professeur de qualité et de sécurité des patients, il est bien placé pour présenter ce concept encore récent.

L'obligation d'informer existe déjà, mais elle pourrait être plus claire

Le Pr Steven Lierman enseigne le droit médical à la KULeuven et dirige également le département juridique du Leuvens Instituut voor Gezondheidszorgbeleid (LIGB). Nous lui avons demandé d'expliquer la base juridique de la divulgation ouverte dans les soins (hospitaliers).

Donnez-vous de l'espace, au patient et à vous-même

La divulgation ouverte est nécessaire, mais elle est également difficile. Ce type de communication a reçu trop peu d'attention dans la formation des médecins. Walter Rombouts est spécialisé en communication dans les situations difficiles, et formateur en communication.

Des nouvelles à partager ?

Vous avez des informations pertinentes pour nos rédacteurs ? Partagez-les avec nous via ce formulaire.

Signalez-nous des nouvelles
Magazine imprimé

Édition Récente
16 juin 2026

Lire la suite

Découvrez la dernière édition de notre magazine, qui regorge d'articles inspirants, d'analyses approfondies et de visuels époustouflants. Laissez-vous entraîner dans un voyage à travers les sujets les plus brûlants et les histoires que vous ne voudrez pas manquer.

Dans ce magazine