Les bruits du monde et l'hallucinante perturbation du travail clinique

Rapport de 3 pages, examen clinique, résultats techniques, scores en jargon, 9 diagnostics et 6 médicaments à la sortie. Formidable informatique permettant de traiter des milliers de données très vite et d'en tirer un rapport validé par 3 signatures. Un détail manque : le motif d'admission, unique et véritable problème à résoudre, n'y est pas discuté et encore moins traité. Facile à dire après coup, mais pourquoi un diagnostic à la portée de tout clinicien attentif a-t-il échappé à 3 semaines d'hospitalisation ?
Une visite à l'hôpital aide à comprendre. Près des malades, de rares infirmiers, de plus rares médecins, le plus souvent candidats spécialistes mais, dans le bureau, là, beaucoup de monde affairé sur des claviers. En m'approchant, le sentiment de déranger m'envahit. Je patiente, croise des regards et puis le contact s'établit. Il faut trouver la personne au courant du cas dont je viens prendre des nouvelles. On la cherche. Après une attente variable, elle arrive et la conversation s'engage.
A l'ère de l'ordinateur, il devrait être facile de résumer l'essentiel. Cela ne marche pas toujours. Trop de données, trop dispersées. Par contre, tomber sur un clinicien, un vrai, quel bonheur ! En quelques minutes, je sais où en est le malade.
Aujourd'hui, la quantité de données sert d'excuse pour ne plus être concis. Mais dans les organisations efficaces, les gens apprennent à s'échanger les priorités en quelques mots. Pourquoi pas les médecins ? Si les ordinateurs peuvent indéniablement aider, les humains doivent en rester les pilotes, focalisés sur le souci primordial d'amener les passagers, en l'occurrence les malades, à bon port.
Est-ce encore possible avec l'envahissement d'écrans dédiés au résumé hospitalier minimum, à la facturation, à la Santé Publique, aux mutuelles, à l'Inami et à d'autres mangeurs de données ? Les praticiens ne savent plus où donner de la tête. Se plaindre ne sert à rien. Arrêtonsnous plutôt sur la manière de concilier des responsabilités différentes, cliniques, techniques et managériales qui devraient toutes, selon l'expression consacrée "le patient est au centre", faciliter les activités médicales et soignantes proprement dites.
En théorie de l'information, le premier souci est de séparer signal et bruit. Mais parfois le bruit recèle un signal ou le signal n'est que du bruit. En fin de compte, sélectionner les données pertinentes, même avec des ordinateurs, revient aux médecins et aux soignants qui devraient tous garder une fibre de cliniciens.
Les énormes possibilités de l'informatique et de la robotique n'empêcheront jamais qu'à un moment donné, une blouse blanche doive dire à un malade, "voilà où nous en sommes, voilà les options thérapeutiques possibles", qu'un as de la technique aux commandes d'un robot doive se concentrer sur ses gestes à lui, qu'un soignant occupé à faire un pansement ou à administrer des médicaments doive saisir une inquiétude du patient, signe d'alerte potentielle.
Le b.a.- ba du travail clinique réside dans l'art de décrypter des flux de messages. Loin de perdre de l'importance, cette fonction devient cruciale à l'ère des pathologies contenues, traitées au long cours, grâce à des moyens considérables nécessitant, évidemment, des outils de gestion. Mais les gestionnaires devraient eux aussi prendre en compte les réalités du terrain quand ils exigent des données.
Surtout, ne pas se décourager. L'informatique offre un outil extraordinaire pour rééquilibrer les rapports entre clinique, technique et management. Aux médecins et aux soignants de prendre des initiatives pour que la numérisation respecte la clinique.