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De la médecine thérapeutique à la médecine méliorative

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Du patient numérique aux trajets de soins augmentés... Faut-il tuer le transhumanisme ? Telle était la thématique du septième séminaire Patient numérique. L'occasion pour le philosophe Jean-Noël Missa de donner son avis sur cet avenir possible de la médecine qui ne relève pas que de la science-fiction.

Laurent Zanella - 26 octobre 2017

Présenté par Sanbot, robot médical tout droit venu de Chine, Jean-Noël Missa a ouvert le bal du séminaire au Charleroi espace meeting européen (Ceme). À travers un panorama sur les possibilités qu'offre aujourd'hui la médecine, le philosophe a décrit le processus de transformation de la structure biologique de l'être humain qui est en cours.

Pour le professeur de l'ULB, le mécanisme à la base de cette transformation de l'être humain est l'effacement de la frontière entre la médecine thérapeutique classique et la médecine d'amélioration ou d'augmentation. De quoi s'agit-il ? " L'objectif des médecins depuis Hippocrate est de guérir les patients, ou d'atténuer leurs souffrances. L'avènement des nouvelles technologies médicales offre de nouvelles perspectives thérapeutiques, mais celles-ci offrent également un usage mélioratif de la médecine. " Un usage qui ne vient pas d'une philosophie particulière, mais qui est une conséquence de la recherche technoscientifique.

William Gibson, auteur du Neuromancien : " La technologie émergente est par sa nature même hors de contrôle et conduit à des résultats imprévisibles."

Exemples pharmacologiques

S'il n'y a rien de neuf sous le soleil, la pharmacologie fournit quelques exemples de cette transformation en cours. " Les psychotropes existent depuis les années 50-60. Mais fin des années 80, les chercheurs synthétisent une nouvelle classe d'antidépresseurs : les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine. La première utilisation est une utilisation thérapeutique classique pour traiter les patients dépressifs. Mais ensuite, ces antidépresseurs ont été utilisés afin d'améliorer l'humeur des patients, qui n'étaient dès lors plus vraiment patients ", explique le maître de recherches au FNRS.

Dans la même veine : les amphétamines. Synthétisées dans les années 1930, elles sont initialement utilisées pour traiter les adolescents présentant des problèmes attentionnels. Mais très vite, les chercheurs se sont dit que si l'on arrive à améliorer l'attention des adolescents présentant des problèmes, on arrivera à améliorer l'attention d'un adolescent ou d'un adulte " normal " : c'est le dopage cognitif. " Et c'est là que la médecine dépasse le cadre thérapeutique pour tendre vers le cadre mélioratif. "

L'avènement des technologies biomédicales

Les technologies biomédicales permettent aujourd'hui de toucher à la structure biologique même des individus. S'il s'agit encore à l'heure actuelle de modifier des animaux, l'Homme n'est jamais loin et il n'est pas impossible de voir ces technologies appliquées dans un horizon de 20 à 30 ans.

C'est le cas de la thérapie génique sur cellules somatiques, par exemple, qui permet de ralentir le déclin des cellules musculaires chez la souris. " Si un jour nous parvenons à utiliser cette technologie avec très peu d'effets secondaires, nous allons bien sûr la proposer à des patients souffrant de maladies musculaires, mais aussi aux personnes présentant un déclin de ces cellules musculaires, c'est-à-dire tout le monde à partir de 30 ans. "

Le système nerveux central peut également être modifié de la sorte. Toujours pas chez l'humain, mais bien sur l'animal. " Les chercheurs peuvent aujourd'hui améliorer la plasticité cérébrale d'une souris pour améliorer sa mémoire ", confirme le philosophe.

L'édition du génome humain, par le biais des ciseaux à ADN - Crispr Cas9 -, permet aujourd'hui de corriger les anomalies génétiques, mais cela mène également vers des améliorations eugénistes.

Au-delà de cette sélection du génome humain au stade germinal, les technologies biomédicales mènent les chercheurs à investiguer d'autres domaines, telles la recherche d'un corps sans âge, ou encore l'utilisation des interfaces cerveau-machine pour se libérer des contraintes du corps. En bref, tout paraît possible.

Trois philosophies

Ces avancées technologiques posent des questions éthiques évidentes. Pour accompagner ou contester cette transformation de l'être humain, trois philosophies s'opposent.

Comment ne pas parler d'abord du transhumanisme ? " Né dans les années 60, le transhumanisme acquiert un statut académique dans les années 90. On peut résumer la philosophie transhumaniste par ce slogan : vivre plus longtemps, être en meilleur santé, être plus intelligent, tout cela avec l'objectif d'être plus heureux ", détaille le professeur de l'ULB, qui, s'il admet que certaines prophéties peuvent se réaliser, reste dubitatif sur la conclusion, soit l'objectif accompli d'être plus heureux.

Ce courant est représenté par des philosophes tels que John Harris. Pour le bio-éthicien britannique, l'Homme a le devoir de s'améliorer. L'immortalité est d'ailleurs un des thèmes récurrents du transhumanisme. " Pour certains, la prochaine génération d'êtres humains sera immortelle ", développe le Pr Missa. " Le vieillissement est-il un phénomène inéluctable ? Non. Des recherches menées sur des souris et les télomérases permettent de manipuler la durée de vie des rongeurs. Il en va de même sur les recherches menées sur les drosophiles. Évidemment, cela ne fonctionne pas encore sur l'être humain. Mais la restriction calorique fonctionne. Ce qui n'est pas enthousiasmant. Chez beaucoup de mammifères, y compris le primate, réduire de 30 à 40 % son apport calorique permet d'augmenter l'espérance de vie. " Est-ce que le vieillissement doit-être considéré comme une maladie ? C'est également la question que se posent certains transhumanistes.

À l'inverse, les bio-conservateurs s'opposent à l'utilisation non thérapeutique de la médecine. Leur argument est le suivant : il faut respecter ce que nous donne la nature, au péril d'engendrer des inégalités, par la création d'une sorte d'aristocratie biologique. " Si on utilise ces nouvelles technologies, certains philosophes pensent que l'on va aboutir à la création d'une nouvelle classe à l'intérieur de l'espèce humaine ", explique le Pr Missa.

Pour les bio-conservateurs, il y a également un risque de conformisme social. " Un adolescent qui aurait été modifié à la naissance par ses parents devrait se révolter contre ses parents, estime par exemple le philosophe bio-conservateur allemand Jürgen Habermas. Ce qu'il souligne, c'est qu'il va y avoir un moment où l'humain passera d'un destin génétique à un choix génétique. Avec cette possibilité de choisir, le choix de ne pas modifier entrainera également des responsabilités. "

Pour Jean-Noël Missa, tracer une ligne rouge entre finalité thérapeutique et méliorative n'est simplement pas possible. Il faut donc trouver un moyen d'accompagner cette transformation finalement inéluctable. La philosophie libérale, entre bio-conservatisme et transhumanisme, est selon le Pr Missa la plus adaptée et la plus fine.

Jonathan Glover, philosophe britannique, est de ceux ayant réfléchi à ces questions éthiques. " Ce dernier considère que l'apparition d'un problème moral survient lorsque l'on cause un tort à autrui. Tant qu'on ne cause pas de tort à autrui, il faut laisser toute liberté à l'être humain, y compris celle de se transformer. C'est le coeur de la philosophie libérale. "

Conclusions

" Faut-il avoir peur du transhumanisme ? ", questionne en guise de conclusion Jean-Noël Missa. " Non. La plupart des transhumanistes sont des technoprophètes qui annoncent des choses qui ne se réaliseront jamais, telles que l'immortalité. Je pense que le transhumanisme, au mieux, est un catalyseur de ce qu'il se passe dans la communauté scientifique à travers la découverte de nouvelles technologies qui peuvent être utilisées à des fins non thérapeutiques. "

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