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Le médecin à l'épreuve de l'euthanasie

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Le Dr Corinne Van Oost, médecin en soins palliatifs à la clinique du Bois de la Pierre à Wavre, s'est penchée sur la souffrance du médecin face à l'acte d'euthanasie à l'occasion de la journée Balint samedi de la semaine dernière. Pour ce médecin catholique, l'euthanasie est un acte médical et profondément humain. Mais les rites sont importants.

Nicolas de Pape - 30 novembre 2017

Le jdM : Comment le médecin vit-il l'euthanasie dans sa relation à lui-même ? Par rapport à la souffrance du soignant ?

Dr Corinne Van Oost : Je travaille dans les soins palliatifs depuis des années. Avec nos équipe dans une clinique catholique, on a accepté de faire ce type de demandes. J'en fais en 2e ligne le plus souvent et parfois aussi en 1ère ligne. Même en 2e ligne, j'entends encore beaucoup cette souffrance.

Vous vous souvenez de votre 'première fois' ?

Oui. J'ai écrit un livre avec une journaliste française* (je suis en fait française, Van Oost étant le nom de mon mari). A l'époque, je travaillais à la clinique Saint-Pierre à Ottignies... Comment je peux accepter cela, moi médecin qui suis catholique, et alors que je reste engagée dans ma paroisse ? Nous avons dû pratiquer des euthanasies avant la loi ! On était obligé de se cacher. C'était encore plus stressant. Nous avions beaucoup de demandes. J'expliquais aux médecins à l'époque que pour pouvoir être apaisé, il faut à la fois être très strict par rapport à la loi nouvelle et avoir des conditions concrètes où on se sent à l'aise, nous, le patient et l'équipe soignante. Il convient aussi de respecter nos valeurs. Il faut arriver à négocier dans tous ces lieux. Je travaille aussi depuis des années sur les choses à mettre en place pour que ce moment de l'euthanasie soit le moins difficile, le plus doux, le plus apaisé possible. Il y a un travail sur les rites que j'ai un temps mené avec Gabriel Ringlet mais que j'ai poursuivi moi-même.

La souffrance elle-même du médecin, vous la décririez comment ?

Au début, on a l'impression de ne pas faire notre boulot, qui est d'aider les gens à vivre. Une fois qu'on est persuadé que la personne va mourir et qu'en plus, sa fin de vie va être insupportable, il faut accepter qu'on est un bon médecin. Il faut mettre au second plan la difficulté de tuer quelqu'un. C'est difficile mais il faut être conscient de ce qu'on fait. C'est un acte de mort. Quand on injecte, on sait qu'on fait un acte qui est à la demande de la personne. Il faut que ceux qui sont présents acceptent la chose. Parfois ils sont contre, ils ne sont pas d'accord. Au moment de l'acte, les dernières heures doivent être vécues dans un climat de paix.

Vous le voyez comme un acte profondément médical, donc...

Je le vois en fait comme un acte profondément humain. C'est difficile de dire que tuer, c'est soigner... Il est difficile pour moi de dire que la sédation, c'est du soin. Mais le moment de l'euthanasie, ce n'est pas le soin. Le soin, c'est aider l'autre à devenir un peu plus humain. Tuer quelqu'un, ce n'est pas vraiment l'aider. Il faut donc que ce soit un acte humain au maximum. Il s'agit d'émotions dans un climat de bienveillance et de respect.

Seul le médecin peut-il faire cet acte ? Il y a d'autres options : l'acte par une infirmière ou le suicide assisté, par exemple. Etes-vous opposée à d'autres alternatives ?

Comment échapper à ce cas de conscience ? Cela fait partie de la relation thérapeutique. Beaucoup de médecins généralistes veulent accompagner jusqu'au bout, et notamment la mort. Les infirmières qui pratiquent ces relations de soins sont présentes. C'est souvent elles qui posent les perfusions. Pour des raisons aussi techniques, il y a parfois 2 médecins pour vérifier... C'est une équipe médico-infirmière qui fait cela...

Le suicide médicalement assisté implique qu'il faut vérifier que la potion soit à la bonne dose. Toutes ces potions font dormir. Mais après, cela peut durer des heures. Ensuite, au moment où la personne s'est endormie, il faut faire une nouvelle injection pour arrêter la respiration. Je ne vois pas l'intérêt pour un médecin de suivre cela au loin et ne faire que vérifier que cela se passe bien. Pour moi, cela fait partie jusqu'au bout de la relation thérapeutique.

Quant à la place des infirmières, elle leur est propre. On a assez de problème à trouver chacun sa place. Par ailleurs, au sein de la Commission euthanasie, on demande qu'on en reste à des médicaments spécifiques dont le seul objectif est l'euthanasie et non pas qu'on flirte avec la sédation.

Quelle dimension le fait d'être catholique donne-t-il à cet acte ultime par rapport à un médecin athée ou agnostique ?

Chacun le vit à sa manière. C'est la mort, et non l'euthanasie, qui est le point central dans cette affaire. Par exemple, les musulmans sont dans la difficulté par rapport à leur religion. Dans ces situations, il faut pouvoir faire intervenir un ministre du culte. Une fois l'acte accepté et décidé sur le plan médical... il y a différentes visions de Dieu. Je ne suis pas dans la vision de Dieu selon laquelle il apporte la vie et vient la rechercher. La vie est un don ; elle nous est donnée. Qu'elle l'ait été par Dieu ou par nos parents, on en fait ce qu'on veut. Cette vie nous appartient. Comment est-ce que mes proches vont vivre ma fin de vie ? Comment vont-ils continuer à vivre avec cette euthanasie ? Les proches se sentent d'abord abandonnés. " Si tu t'en vas c'est que tu ne m'aimes pas ", entend-on parfois. Lorsque les proches s'aperçoivent que, de la part du partant, ce n'est pas de l'abandon, cela s'arrange. Puis, il y a le moment de l'euthanasie... On assiste à la mort de l'autre.

Concernant votre état d'esprit avant (la veille) et le lendemain d'une euthanasie, qu'y a-t-il de particulier ?

Si j'ai bien tout prévu avant, si j'ai pu discuter avec les proches et le malade des rites, si le demandeur n'est pas seul les jours avant et si la famille est préparée, cela ne pose pas de problèmes. Moi, je suis apaisée. Bien sûr, c'est très important de trouver un moment qui convienne à tout le monde. On discute bien en amont pour que tout le monde soit respecté. Je ne fais pas cela le matin avec toute ma journée de travail qui suit... C'est mieux de le faire à un moment où on a une heure et demie devant nous. Après, il faut remplir un nombre important de documents, ce que je fais tout de suite.

Ensuite, c'est le sentiment du devoir accompli ?

Absolument. On fait cela en équipe. Le patient nous remercie avant. Beaucoup. On fait un petit debriefing. Si tout s'est bien passé, on rentre chez nous avec le sentiment du devoir accompli.

Médecin catholique, pourquoi je pratique l'euthanasie, Corinne VAN OOST, Joséphine BATAILLE, 2014, Presse de la Renaissance, EAN 978-2-7509-0888-1

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