PremiumLe journal du médecin

Toiles de mer

photo

EXPOSITION Jusque début juillet, la National Gallery de Londres est éclairée de l'intérieur par les toiles lumineuses de Sorolla : une oeuvre solaire dont la longue éclipse semble enfin prendre fin...

13 juin 2019

Immensément populaire au cours de son existence, Joaquin Sorolla dont la dernière exposition londonienne datait de... 1908, connaît à nouveau les honneurs des cimaises britanniques, plus d'un siècle plus tard.

L'exposition londonienne rend un vibrant hommage au peintre espagnol, chantre de l'intimité au grand air, et magnifiée en grand format. L'étendue de sa palette couvre aussi bien les portraits que les paysages, les loisirs que la rudesse de la vie au travail, le " désoeuvrement " que l'ouvrage, l'ombre que la lumière, laquelle transpire des personnages et jusqu'à l'eau ou la végétation : une lumière irradiante qui évoque Bonnard dans sa description du jardin de sa dernière et grande demeure au coeur de Madrid. Cette maison atelier madrilène (voir encadré) où le Valencien d'origine s'installe avec sa femme Clotilde Garcia del Castillo, qui lui donnera trois enfants.

Velasquez et Goya

À l'instar de Bonnard, son épouse sera son quasi unique modèle féminin, décrite en pied dans une robe longue et noire (une rareté chez lui cette couleur), le regard empli de tendresse fixant son peintre de mari.

L'humanité et la profondeur psychologique qui se dégagent de ses regards évoquent Vélasquez, comme son nu couché de dos rappelle l'Odalisque, mais sans miroir. La description de sa fille Maria en mantille se veut un hommage appuyé à Goya cette fois et à sa duchesse d'Elbe peinte par le grand Francisco au siècle précédent. Ce qui fera dire à l'écrivain Ibanez, contemporain de l'artiste, que Vélasquez est le grand-père et Goya le père pictural de Sorolla.

Parfois nabi, dans " la sieste " qui montre le reste de la tribu familiale toute de blanc vêtue, couchée dans un océan de verdure, Sorolla, qui se veut de son temps, reste cependant un peintre naturaliste. Lequel décrit dans les années 1890, synonyme de l'effondrement de l'empire colonial espagnol, la rudesse de la vie des petites gens sous le soleil implacable : qu'il s'agisse des emballeuses de raisin, d'une famille en train de coudre une voile, ou d'une femme accusée d'avoir tué son nourrisson, assise sur le banc d'un train sous le regard aussi dépité que le sien de deux membres de la guardia civil en bicorne. Un réalisme social proche d'un Constantin Meunier qui s'illuminerait sous les rayons d'un astre du jour tyrannique. Comme chantait Aznavour : la misère semble moins pénible au soleil.

Parfois, le peintre des loisirs en famille (qui rappelle parfois Manet, voire Franz Courtens ou les luministes), de la brise de mer, de la chaleur caressante de l'été, fait se rencontrer la blancheur des tenues marnes et bourgeoises de l'époque dont il fait partie, avec l'âpreté du monde du travail ouvrier : le " Jeune pêcheur " passe sur le rivage, sa prise sous le bras, tandis qu'en arrière-fond des enfants privilégiés batifolent dans les vagues.

Joaquin à la mer

Le pur plaisir, enfantin, du bain, de gamins nus barbotant, couchés dans l'attente de la prochaine vague, tranche avec la conscience sociale affirmée précédemment. Point d'orgue de cette épiphanie de l'âge tendre, Le bateau blanc, Javéa, non pas étoile, mais toile de mer : deux garçons nus s'y accrochent à la proue de la barque dont le reflet éclabousse l'onde émeraude des lots.

Proche d'un Émile Claus dans sa démarche, Sorolla célèbre souvent la vibrance radieuse de la vie.

Mais tout n'est pas irréprochable chez ce maître oublié : la description des traditions espagnoles, notamment de personnes en costume folklorique manque pour le coup de cette humanité qui transpire (sous le soleil) ailleurs. Tout comme ses descriptions de paysages, lorsqu'ils sont amputés de présence humaine, telle cette " Vue de la Sierra Nevada ", paraissent brouillonnes, orphelines d'êtres. Ceci au contraire de la cathédrale de Burgos sous la neige, ou de la description des jardins de l'Alcazar de Séville, réalisation de l'homme, ce qui leur confère, involontairement ?, une sorte de présence absente, d'intimité fantomatique.

Dans son propre jardin madrilène, qu'on imagine secret, son épouse et ses deux grandes filles, toutes trois assises sur un banc, sont magnifiées par des éclats de lumière qui viennent tacheter l'ombre protectrice.

Blanche intimité

Une intimité émouvante cette fois, lorsque Clotilde est décrite au lit, son nouveau-né couché à côté d'elle. Sorolla se fait peintre du silence, du recueillement énamouré dans cette maternité horizontale, magnifique une fois plus, dans sa blancheur immaculée.

Un blanc dont est parée son épouse Clotilde 20 ans plus tard, manipulant une caméra sur un rocher de Biarritz, sous le regard amoureux de son mari ; sa robe blanche, sur le fond bleu de l'océan, autre élément essentiel (le reflet d'une fontaine au travers de l'eau est une merveille) souvent de la technique fluide plutôt que liquide de l'artiste : une mer qui fait souvent office de ciel, rarement présent dans ses immenses toiles, même lorsqu'elles décrivent les blanches figures enfantines courant sur la plage au pied des vagues dont on croirait entendre le ressac dominé les cris.

Ces plaisirs simples des séjours balnéaires, tradition hispanique toujours bien ancrée aujourd'hui, trouvent leur point d'orgue en 1909, vers la fin de la carrière de Sorolla, dans cette grande peinture montrant Clotilde et Maria, devenue femme, déambulant dans leurs tenues éternellement blanches : chapeau, foulard et parasol à la main, au bord de l'onde. Deux grâces intemporelles, deux demoiselles de la côte...

Sorolla : Spanish Master of Light jusqu'au 7 juillet à la National Gallery de Londres, Trafalgar Square. Ouvert tous les jours de 10 à 18H, le vendredi jusque 21H. Nationalgallery.org.uk métro Leicester Square.

Eurostar propose jusqu'à dix liaisons par jour entre Bruxelles et Londres qui est rejoint en moins de deux heures à partir de 39?. eurostar.com

Museo Sorolla, Paseo General Martinez Campos 37, Madrid museo.sorolla@ cultura.gob.es ouvert du mardi au samedi de 9H 30 à 20H, le dimanche et jours fériés de 10 à 15H.

Sorolla a casa

A Madrid, Sorolla qui a toujours été célébré en Espagne, possède un musée situé dans un quartier résidentiel de la capitale espagnole. Coincée entre deux grands immeubles modernes sans âme, la maison atelier de l'artiste a miraculeusement survécu depuis son ouverture en 1932. Outre les grandes pièces à haut plafond, idéales pour accueillir les oeuvres souvent imposantes du peintre, l'on peut admirer conservé en l'état l'intimité décrite par l'artiste, ainsi que les peintures et sculptures d'autres artistes qu'il affectionnait (comme Rodin par exemple). Dans cette maison qui rappelle un peu le Musée de la Vie romantique à Paris, même le jardin a survécu, celui-là même dont on aperçoit les frondaisons dans plusieurs toiles de l'exposition londonienne. À côté des mastodontes culturels que sont le Reina Sofia, le Prado qui fête ses deux siècles d'existence, et le Thyssen-Bornemisza, le musée Sorolla fait l'effet d'une clairière au milieu de cette forêt d'oeuvres innombrables.

Toiles de mer
© D.R.

Wat heb je nodig

Accès GRATUIT à l'article
ou
Faites un essai gratuit!Devenez un membre premium gratuit pendant un mois
et découvrez tous les avantages uniques que nous avons à vous offrir.
  • accès numérique aux magazines imprimés
  • accès numérique à le Journal de Médecin, Le Phamacien et AK Hospitals
  • offre d'actualités variée avec actualités, opinions, analyses, actualités médicales et pratiques
  • newsletter quotidienne avec des actualités du secteur médical
Vous êtes déjà abonné? 

En savoir plus sur

Partagez votre histoire (d'actualité)

Vous avez des informations pertinentes pour nos rédacteurs ? Partagez-les avec nous via ce formulaire.

Signalez-nous des nouvelles
Magazine imprimé

Édition Récente
02 juin 2026

Lire la suite

Découvrez la dernière édition de notre magazine, qui regorge d'articles inspirants, d'analyses approfondies et de visuels époustouflants. Laissez-vous entraîner dans un voyage à travers les sujets les plus brûlants et les histoires que vous ne voudrez pas manquer.

Dans ce magazine