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Déformation professionnelle

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Les universités de médecine se remplissent chaque année de jeunes idéalistes prêts à sauver le monde. Et chaque année, en sortent des cohortes de cyniques dépressifs et vieillis prématurément. Ce n'est même pas moi qui le dit : on retrouve plus de 27 % de dépressifs chez les étudiants en médecine, et il a été démontré que leurs télomères raccourcissent six fois plus vite que le reste de la population.

Pauline Schaffner - 18 juin 2019

C'est qu'il s'en passe des choses en 6 ans de tronc commun. Je les ai vu, ces étudiants des premiers jours, étudier sans compter, sans prendre le temps de dormir, de sortir, de voir leur famille. Je les ai vu passer des nuits blanches à retenir des formules de physiques dont ils étaient convaincus qu'elles ne leur seraient d'aucune utilité, juste parce qu'ils pensaient que ça valait la peine de jouer ce jeu absurde pour accéder à leur rêve. Je les ai vu partager les tuyaux des années précédentes, se soutenir mutuellement, discuter avenir et projets pour rendre le monde meilleur.

Je les ai vu peiner, échouer, se relever, réessayer, travailler plus dur, plus longtemps, dormir moins, sourire moins, devenir impatient, cassants, se fermer sur eux-même. Je les ai vu étudier une matière à fond, pour être de bons médecins, rater, apprendre les tuyaux par coeur, bêtement, et réussir l'année suivante. Je les ai vu fondre en larmes à la sortie des examens, lentement réduire toute estime d'eux-même à des évaluations, à une note. Je les ai vu perdre goût à ce qu'ils aimaient, déprimés d'être en vacances parce qu'ils ne se souvenaient plus de comment remplir leur temps quand ils ne travaillaient pas.

Je les ai vu commencer à compter les jours avant la fin, parler de se réorienter, vouloir partir et ne plus pouvoir, refuser d'avoir fait tout ça pour rien. Je les ai vu s'enfoncer dans leur détresse et se désintéresser de celle des autres, faire circuler de faux examens, refuser de partager des synthèses, compter les gens à dépasser pour leur choix de spécialisation.

Je les ai vu, ensevelis sous des montagnes de papier, voler le temps des consultations pour en faire l'administratif, faire des tours de salle à la chaîne, expédier les questions des patients pour satisfaire le monstre rentabilité qui dévore les hôpitaux.

Je les ai vu, chaque jour, un peu plus au contact de la souffrance humaine après des années à ignorer la leur. Je les ai vu ne plus tolérer l'ignorance, ne plus compatir à l'angoisse, ne plus comprendre ce qui aurait été évident pour eux avant que 6 ans de formation ne les déforment...

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