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Médecin, profession à risque

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Le Monde des spécialistes (Modes) et le GBO organisaient fin septembre une soirée débat autour du burnout. L'occasion pour Gérarld Deschietere, co-président du Modes, d'exposer sa vision des choses sur un mal qui sclérose les professions de soins.

Laurent Zanella - 10 octobre 2019

Le burnout est le résultat d'une triade : épuisement professionnel, déshumanisation et échec professionnel. Force est de constater que les médecins ne sont pas immunisés. " Entre 5 et 15% des médecins répondraient à un diagnostic de dépression ", avance le Dr Gérald Deschietere. " En France, une étude menée il y a dix ans démontrait déjà que la cause principale d'invalidité chez les médecins était les troubles mentaux (dont le burnout). "

" Si on se penche sur l'épidémiologie, on constate le poids de l'âge. Les jeunes sont plus sensibles à l'épuisement professionnel. Peut-être est-ce dû à la manière dont ils sont traités : parmi les étudiants en médecine, 11% ont des idées suicidaires, et un sur quatre présente des critères diagnostiques d'épisode dépressif caractérisé. "

Médecin, cible privilégiée

" Médecin, est-ce une profession à risque ? " interroge Gérald Deschietere, qui sans surprise répond par l'affirmative. " Les métiers de la relation d'aide sont les plus exposés. "

Les raisons sont multiples. D'abord le médecin ne sait vers qui se tourner en cas de pépin. Ensuite, la charge de travail est parfois incommensurable. " Le lean management (modèle de gestion de la production visant l'efficience, ndlr) appliqué au monde hospitalier amène son lot de changements positifs mais impose des cadences de travail standardisées qui ne changent pas en fonction du patient que l'on a face à soi. C'est un vrai problème pour la médecine. "

Au-delà de la charge de travail, le psychiatre pointe le manque de solidarité au sein des professions de soins. " Le contact avec les collègues est parfois stressant. On manque de soutien de leur part. J'aimerai un jour qu'on puisse donner un cours de collégialité à l'université : Comment être bienveillants avec ses pairs ? "

À titre plus individuel, le Dr Deschietere dépeint un médecin têtu. " Le médecin va refuser qu'on lui parle d'épuisement, d'épisode dépressif. Il va refuser d'être mis à l'arrêt, d'être médiqué, bref : il ne sera pas compliant. Une question inéluctable survient en consultation quand je pose l'hypothèse de l'arrêt de travail : Que vont dire mes collègues et que vont dire mes patients ? "

C'est une des raisons pour laquelle le médecin est mal pris en charge. " C'est toujours difficile de reconnaître qu'on ne va pas bien. Il y a un sentiment de honte, de gêne qui se manifeste. Il y a la peur de la psychiatrie. C'est d'autant plus vrai pour le médecin qui doit correspondre à l'image du héros et se refuse à la défaillance. "

Que faire ?

La première chose à faire : déculpabiliser. " Pour garder son humanité, il faut pouvoir considérer que l'humain que je suis en tant que médecin ne va pas bien, à un moment donné, face à des situations compliquées de la vie ", préconise Gérald Deschietere.

Deuxième chose à faire : éviter le copinage. " Il faut orienter le patient vers un autre confrère pour un vrai rendez-vous. Référer parfois vers un autre lui qui lui garantit la confidentialité, ce qui est important. Il faut être pris comme un patient quelconque. "

Pistes d'actions

Agir sur l'individu, c'est bien, mais il faut un changement structurel pour endiguer le burnout dans les professions de soins. " Il faut que l'on puisse réfléchir au rythme des actes, à la cadence hospitalière ", propose le co-président du Modes. " La taylorisation de l'hôpital a des conséquences pour les patients et pour les soignants. Il faut tirer les leçons du burnout chez les soignants pour améliorer nos soins de santé. "

Que faire si l'on ne peut changer le système ? Quelles sont les réponses que l'on peut apporter hic et nunc ? " Tout d'abord il faut viser une obligation de moyens ", rétorque le Dr Deschietere. " La complexité réside dans le sens de nos actes. Il ne correspond pas à ce que l'on devrait faire pour pouvoir mieux aider la population. On sait que ce n'est pas ce qu'il faut faire. Mais les impératifs de rentabilité, les aspects médico-légaux impactent nos actes. Il faudrait beaucoup d'humilité de la part du monde soignant pour dire que certains actes ne sont pas nécessaires. Il faudrait une décision politique courageuse, certainement impopulaire auprès des médecins, pour que la santé mentale des soignants soit améliorée. "

Il faut également se pencher sur le nombre de soignants. À l'heure où le médecin désire prester moins d'heures pour un meilleur équilibre vie privée/vie professionnelle, la profession a besoin des infirmiers pour réaliser certains actes pour garantir un flux de travail optimal. Mais l'entente au sein du monde soignant ne l'est justement pas, optimale. " Il y a un manque de solidarité entre les professions de soins. Défendre le rôle du médecin, c'est défendre l'ensemble des professions soignantes. Participer à la révision de la nomenclature est pour moi un enjeu essentiel ", conclut le psychiatre. La mise sur pied récente de la Plateforme de première ligne wallonne (PPLW) pourrait constituer, à ce titre, une initiative intéressante.

La première ligne également impactée

Si le débat s'est naturellement focalisé sur l'hôpital, la première ligne est également touchée par le burnout. " Le burnout existe en médecine générale. Je connais beaucoup de médecins qui n'arrêtent pas parce qu'ils ne peuvent pas arrêter ", intervient une participante du débat. " Ils se sentent obligés de continuer. C'est une catastrophe. Des initiatives sont prises au niveau des cercles, mais la charge de travail s'accumule. On parlait d'un assistant de pratique : où en est-on ? " Réponse du Dr Paul De Munck, président du GBO : " Le groupe de travail mixte qui s'occupe de mettre en place l'infirmier de pratique avancé se réunira très prochainement pour définir les normes de formation et de financement. Cela avance. "

" Il y a également un souci au niveau de la gestion des certificats rendus au poste de garde ", interpelle une autre participante. " Actuellement, rien n'est systématisé. J'ai fait récemment un certificat à un confrère, clairement en burnout. Un psychiatre a fait un rapport. Le responsable du poste de garde a malgré tout refusé le certificat, prétextant que ce n'était pas une raison valable. On a un vrai souci. Tant qu'il n'y a pas d'instance officielle pour trancher - l'Ordre des médecins ne s'est pas mouillé - on ne sait pas qui est compétent pour protéger chacun d'entre nous. Il y a un vide juridique. " Et le Dr Guy Delrée, président du Forum des associations de médecins généralistes wallons (FAG) d'intervenir : " La situation ici est claire : quand je fais un certificat à un de mes patients, il n'attend pas l'approbation de son patron pour aller ou non travailler. Il n'y va pas, c'est tout. Si le patron n'est pas d'accord, il envoie un médecin-contrôle. C'est la même chose ici. Les cercles créent leur règlement qui régit les exemptions de garde. Un certificat doit normalement en faire partie. Mais il faut que dans les cercles, les médecins reprennent certains pouvoirs. " Sous peine de constater des dérives.

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