PremiumLe journal du médecin

Ballen à blanc et noir

photo

INTERVIEW Installé en Afrique du Sud, l'Américain Roger Ballen exerce son art photographique depuis trente ans, lequel a évolué d'un style documentaire à une approche plus artistique voire théâtrale. Rencontre à l'occasion d'une rétrospective que Bruxelles lui consacre à en ce moment.

30 janvier 2020

Le Journal du médecin : Pourquoi avoir choisi de quitter le domaine du documentaire pour celui de l'art ?

Roger Ballen : Ce fut plutôt une évolution. Cependant, en 1997, l'un des changements majeurs est intervenu dans mon travail. Au cours de la réalisation de Outland, livre qui succédait à Dorps, deux monographies qui dépeignaient les régions rurales d'Afrique du Sud et leurs habitants, j'ai commencé à travailler de manière à attribuer à mes clichés une sorte de forme théâtrale. Ce livre a acquis d'une certaine façon le statut d'oeuvre d'art de par son succès non démenti et la thématique universelle que je tentais d'exprimer, à savoir le théâtre de l'absurde, métaphore essentielle lorsque j'évoque l'existence des hommes.

Roger Ballen : Decapitated 2015
Roger Ballen : Decapitated 2015© Roger Ballen

Vers 2002-2003, le portrait a disparu de mon travail et j'ai commencé à innover, tentant de mélanger dessin, peinture et photographie. Ma migration vers l'art correspond à cette deuxième période, durant laquelle j'ai commencé à intégrer d'autres médias à la photographie.

Vous considérez-vous comme un photographe, un peintre, un sculpteur ou tout cela à la fois ?

À ce moment précis de ma carrière, je réalise des photographies qui insèrent la vidéo, mais, généralement, ce qui est accroché au mur est une photo. Je devrais donc me définir comme photographe. Mais je suis aussi vidéaste, et je crée des installations à partir de mes photographies... Je suis désormais un artiste multiforme, dont le socle, le pied si vous voulez, serait photographique.

Chaos organisé

Pouvez-vous expliquer le concept de chaos organisé que vous évoquez au sujet de vos photos ?

L'aspect formel de mes photographies se veut concis, précis, et clair. Et la signification métaphorique de l'image est celle d'un monde d'incompréhension, de décomposition et d'une situation hors contrôle. C'est donc une relation entre qualité formelle et teneur du monde.

Désormais, vous fusionnez essentiellement réalité et fiction ?

C'est exact, mais nous ne savons pas vraiment ce qu'est la réalité. Tout ce que l'on peut faire c'est tenter d'exprimer et d'accepter l'énigme de la réalité. Idem pour la fiction : qu'est-ce qui est irréel ?

Vos clichés ne sont pas noirs et blancs, mais plutôt sombres et blancs ?

Le " sombre " réfère à la nuit, à l'obscurité, au fait de fermer les yeux. Les gens ont tendance à associer le mot sombre avec la peur et l'anxiété. Sombre et blanc sont des mots contradictoires : la tragédie, l'anxiété et la comédie. Mes photographies peuvent créer des émotions opposées.

Vous réalisez des photos d'animaux dans votre studio : en disent-ils beaucoup de l'homme ?

Les animaux constituent le meilleur moyen pour comprendre les comportements humains : les hommes sont guidés par leur instinct animal, leur esprit primitif domine la société. Tout est basé sur quelques instincts, la façon d'envisager les choses est simplement plus sophistiquée qu'auparavant.

Y aurait-il dès lors un aspect politique dans votre travail ?

Non. Mon travail traite des politiques... de l'esprit. Essayer de faire en sorte qu'une part de l'esprit parle à l'autre, s'intègre à l'autre partie : supprimer les barrières entre conscient et inconscient. Si nous y parvenions, nous aurions sans doute affaire à un être humain bonifié et une planète en meilleur état... Mais je suis sans doute trop optimiste.

Chemises bleues et rouges

Le fait de vivre en Afrique du Sud vous donne-t-il une vision plus réaliste des problèmes raciaux ?

Non, ils sont partout : les hommes ont tendance à être plus à l'aise avec leurs semblables. Même chose pour les animaux. Rien de racial là-dedans, mais c'est juste la façon dont les espèces fonctionnent et qui leur a permis de survivre au fil de l'évolution : ce qui ne veut pas dire que l'une est meilleure que l'autre.

Ce n'est pas un commentaire raciste, mais la réalité de la situation. Quel est le souci si certains préfèrent porter des chemises bleues plutôt que des rouges ? Le vrai problème est d'affirmer que ceux qui portent des chemises rouges sont plus bêtes ou meilleurs...

Quand vous vivez dans un environnement comme l'Afrique du Sud, vous avez une vision plus claire, limpide des problèmes de relations humaines que dans d'autres pays, où les choses sont un état de camouflage et de déni. En Amérique par exemple, c'est bien pire : ce sont les États-Unis du déni ! La résolution de ce problème y consiste en un simulacre...

Ballen est-il un nom flamand ?

Non, juif russe. Mon grand-père habitait près de Saint-Pétersbourg et a dû fuir les pogroms du début du siècle dernier : certains Juifs sont partis en Amérique, d'autres en Afrique du Sud. 99 % des familles juives de ce pays sont arrivées à ce moment. Une époque où, en Afrique du Sud, l'on découvrit beaucoup de diamants et d'or. Un pays riche en opportunités : et si les Juifs se sont intéressés aux diamants, c'est parce qu'il s'agit d'un bien de valeur que vous pouvez facilement transporter lorsque vous devez fuir.

Et y aurait-il un élément de culture juive dans ce que vous faites ?

Ayant été éduqué comme tel, j'imagine qu'une part de ma personnalité le reflète. Mais si l'on jette un oeil aux grands photographes de l'histoire, l'on constate que nombre d'entre eux étaient juifs. Sans doute, y a-t-il un aspect de leur judaïté qui les rend populaires en photographie ; lequel ? Mystère là encore...

Secrétariat de rédaction : Carole Stavart Coordination : Bernard Roisin

Roger Ballen - The Theatre of the Ballenesque :

Ronny Delrue - Roger Ballen - Correspondances, jusqu'au 14 mars

CENTRALE for Contemporary Art Place Sainte-Catherine 44, 1000 Bruxelles du mercredi au dimanche de 10 h 30 à 18 h. Renseignements : 02 279 64 35 www.centrale. brussels

Deux Ballen, voire plus...

La Centrale for Contemporary Art de Bruxelles explore l'oeuvre de Roger Ballen. The Theatre of the Ballenesque qui se tient à la centrale est la première exposition d'envergure à Bruxelles consacrée à Roger Ballen, l'un des photographes les plus importants de sa génération. D'origine américaine, il vit et travaille en Afrique du Sud depuis plus de 30 ans. L'exposition rassemble des photographies, des vidéos et des installations in situ, et mêle également des interventions graphiques de l'artiste. L'exposition propose une immersion dans l'univers original de l'artiste. The Theatre of the Ballenesque invite le visiteur à un voyage, de sorte à pleinement pouvoir vivre l'expérience de toute la richesse et de la densité de ce travail complexe, explorant les méandres de l'esprit humain.

Wat heb je nodig

Accès GRATUIT à l'article
ou
Faites un essai gratuit!Devenez un membre premium gratuit pendant un mois
et découvrez tous les avantages uniques que nous avons à vous offrir.
  • accès numérique aux magazines imprimés
  • accès numérique à le Journal de Médecin, Le Phamacien et AK Hospitals
  • offre d'actualités variée avec actualités, opinions, analyses, actualités médicales et pratiques
  • newsletter quotidienne avec des actualités du secteur médical
Vous êtes déjà abonné? 

En savoir plus sur

Partagez votre histoire (d'actualité)

Vous avez des informations pertinentes pour nos rédacteurs ? Partagez-les avec nous via ce formulaire.

Signalez-nous des nouvelles
Magazine imprimé

Édition Récente
16 juin 2026

Lire la suite

Découvrez la dernière édition de notre magazine, qui regorge d'articles inspirants, d'analyses approfondies et de visuels époustouflants. Laissez-vous entraîner dans un voyage à travers les sujets les plus brûlants et les histoires que vous ne voudrez pas manquer.

Dans ce magazine