Des anticorps comme traitement ciblé

Cinq articles simultanés dans la revue Science, lâchés un lundi matin, centrés sur le sujet commun des anticorps développés contre le Covid-19. De mémoire de chercheur, on n'avait plus vu cela depuis longtemps. Le signe d'un espoir réel de parade face au virus.
Parmi ces articles, deux concernent l'annonce par la firme Regeneron d'un nouveau cocktail d'anticorps, baptisé REGN-COV2. Le fait qu'il combine deux anticorps différents est censé diminuer le risque d'échappement viral, en s'attaquant chacun à une porte d'entrée différente vers la protéine Spike, que l'on sait être critique pour l'efficacité du virus. Si l'annonce de Regeneron est surprenante, c'est qu'elle comprend le fait que des essais cliniques sur des êtres humains ont déjà débuté. Ce qui pourrait signifier, si ces molécules tiennent leurs promesses, de disposer d'un traitement dans les mois qui viennent et de ne pas devoir attendre un vaccin, que beaucoup n'attendent pas sérieusement avant le printemps 2021. Ces anticorps ont une action immédiate. Ils se différencient des vaccins qui visent à induire la production d'anticorps par le système immunitaire des sujets eux-mêmes, ce qui nécessite parfois quelques semaines et plusieurs injections. " Cela rencontre une préoccupation essentielle pour les mois à venir : comment maîtriser une hypothétique deuxième vague de Covid-19 avant que des vaccins n'assurent l'immunité collective ", explique le Pr Michel Goldman, professeur d'immunologie à l'ULB et co-directeur de l'Institut I3H à l'ULB. " Le traitement de l'infection par HIV nous a appris que c'est en s'attaquant à plusieurs cibles simultanément que l'on combat le plus efficacement les virus les plus agressifs. Dans le cas du Covid-19, le ciblage simultané de protéines de la membrane du virus s'avère particulièrement prometteur, notamment parce qu'il permet de maintenir l'action thérapeutique même en cas de mutation du virus. Cette stratégie développée par la société Regeneron s'est révélée efficace pour combattre le virus Ebola et c'est cette même approche qui va maintenant être expérimentée chez des patients infectés mais aussi chez des sujets à haut risque, travailleurs de la santé ou contacts proches de sujets atteints. Regeneron a publié dans le New England de décembre des résultats vraiment impressionnants avec son cocktail de trois anticorps actifs contre Ebola. Ce traitement devrait être approuvé très prochainement par la FDA. "
Le traitement de l'infection par HIV nous a appris que c'est en s'attaquant à plusieurs cibles simultanément que l'on combat le plus efficacement aux virus les plus agressifs.
Réaction immunitaire inadéquate
A l'heure d'aujourd'hui, il n'existe toujours aucun médicament apte à contrôler la maladie, même si l'annonce récente de l'effet positif d'un corticoïde est encourageante. " Il est donc essentiel de tester aujourd'hui de nouveaux produits thérapeutiques issus de la recherche sur le virus. Par rapport au vaccin, les anticorps ont une action plus rapide et permettent de protéger des populations qui risquent de répondre moins bien au vaccin, par exemple les sujets âgés. " Pourquoi choisir des anticorps de synthèse, alors que des anticorps issus de plasma de convalescents Covid-19 sont disponibles ? (JdM N°2635) " Concernant les plasmas de sujets convalescents, il existe une inquiétude quant au fait que certains anticorps qu'ils contiennent puissent exercer un effet paradoxal en favorisant la pénétration et le multiplication du virus dans certaines cellules ... Avec des anticorps monoclonaux développés en laboratoire, on peut sélectionner les anticorps neutralisants les plus puissants ". Des anticorps plutôt qu'un vaccin ? " Pas du tout. Si vous n'êtes pas en ordre de vaccination contre le tétanos et que vous vous blessez en taillant vos rosiers on vous administrera d'abord des immunoglobulines avant de vous injecter un rappel de vaccin. Anticorps thérapeutiques et vaccins sont donc complémentaires. "
Au demeurant, des approches similaires sont développées par plusieurs grandes firmes pharmaceutiques. Parfois avec des voies très originales, comme l'approche de l'équipe de Gand basée sur des anticorps de lama. " Un des avantages de ces nanoanticorps est qu'ils pourraient être administrés par inhalation ", note le Pr Goldman.
Une occasion manquée
Immunologiste, le Pr Goldman a surtout dirigé pendant cinq ans l'Initiative européenne pour les médicaments innovants (IMI), le plus grand partenariat public-privé pour l'innovation médicamenteuse. " On oublie souvent que l'Europe a été le berceau de l'immunothérapie au début du 20e siècle. C'est Jules Bordet, dont on célèbre cette année le 100e anniversaire du Prix Nobel, qui en a été le pionnier en Belgique. Aujourd'hui, l'Union européenne n'accorde pas assez d'attention aux approches thérapeutiques basées sur les anticorps. Pour les vaccins, il est essentiel de poursuivre les efforts même si la pandémie régresse. Savez-vous que les scientifiques étaient à un doigt de mettre au point un vaccin efficace contre le virus Sras-Cov-1, frère jumeau de l'agent du Covid-19 ? Puis la maladie Sras s'est éteinte d'elle-même et la recherche a été abandonnée. Si ces travaux avaient été maintenus et surtout les essais cliniques menés, nous aurions peut-être déjà un vaccin efficace contre le Covid-19."
Super-contaminateurs
Les chiffres de contamination s'améliorent chaque semaine, même si aucun jour n'a pu être proclamé sans mort du Covid-19 ni sans nouvelle contamination. Michel Goldman : " Les petits clusters identifiés dans les écoles ne doivent pas nous inquiéter outre mesure si on les identifie rapidement grâce à un testing intelligemment ciblé et organisé. Nous n'y sommes pas encore... Le danger provient des sujets " super-contaminateurs ", dont on connaît encore mal les caractéristiques. 20% des sujets infectés sont en effet responsables de 80% des contaminations. Et certains environnements sont propices à la multiplication du virus : les marchés alimentaires, les abattoirs et tous les endroits mal ventilés où la distanciation sociale n'est pas applicable. Cependant, en Belgique, on traîne encore à déterminer une technique numérique de traçage et une stratégie d'identification précoce des foyers de contamination. Il n'y a pas de temps à perdre si l'on veut échapper à un nouveau confinement généralisé. "
