PremiumLe journal du médecin

La renommée de la trompette

photo

Ibrahim Maalouf, trompettiste de jazz d'origine libanaise, entre en quarantaine après avoir contracté très jeune le virus de la musique: la sortie de son album "40 mélodies" est l'occasion d'évoquer la portée de sa carrière et la litanie de catastrophes qui touche son Liban.

20 janvier 2021

Biberonné par son père, trompettiste comme lui, à la musique classique occidentale et arabe, couvé par Maurice André, Ibrahim Maalouf dont l'oncle n'est autre que le célèbre écrivain libanais, est devenu l'un des trompettistes de jazz les plus célébrés et doués de sa génération: sa trompette hybride à quatre pistons permettant de jouer le quart de ton, invention de son paternel, colorie des albums d'artistes pops rocks voire des films et documentaires. A 40 ans, Ibrahim a choisi de reprendre son souffle en célébrant de manière intime et réflexive ce cap et entonne autant de mélodies, accompagné à la guitare notamment par Sting ou Mathieu Chédid...

40 ans pour un trompettiste, c'est l'âge de la maturité?

En tout cas, si j'avais voulu sortir cet album auparavant, je ne l'aurais pas fait de la même manière. Il m'a fallu du temps pour réaliser que je disposais de la légitimité nécessaire afin d'entreprendre ce projet plutôt minimaliste: à savoir, juste une mélodie, une trompette et un ami musicien qui m'accompagne. Plus jeune, j'avais le sentiment que tout devait être très orchestré et produit pour que l'on reconnaisse mon travail. L'âge et l'expérience m'ont fourni la confiance nécessaire afin d'oser proposer à des musiciens que je connaissais de figurer sur cet album, à l'instar de Sting ou Mathieu Chédid. Je n'aurais sans doute pas eu la même crédibilité ou force de conviction il y a dix ans.

La renommée de la trompette

Vous avez composé votre morceau fétiche et plutôt mélancolique Beyrouth qui figure sur l'album, à douze ans. L'impression hélas est que la situation au Liban n'a pas évolué depuis...

Constat assez amer que je fais également, bien qu'il ne faille pas perdre espoir: en effet, il s'agit d'un titre que j'ai composé très jeune, alors que je me baladais dans les rues de Beyrouth... que je souhaitais reconstruire: la guerre venait de se terminer, et le pays, en ruines, se trouvait dans un état dramatique.

J'avais besoin d'une mélodie pour m'accompagner dans ce drame, et c'est elle qui m'est apparue: à l'époque, je composais déjà beaucoup. Mais cette mélodie ne m'a jamais quitté et je l'ai développée davantage en grandissant... Lorsque j'ai commencé à publier des albums, j'ai souhaité l'inscrire dans ma discographie: aujourd'hui, elle fait hélas encore sens, car le drame libanais ne se résout pas. J'aurais souhaité que l'on oublie cette mélodie, et que mon pays d'origine aille mieux.

Vous l'interprétez de façon minimaliste sur cet album, et malheureusement ce qui reste du Liban est également un peu minimaliste...

Aujourd'hui, le pays est à l'agonie. Il a besoin d'aide, de soutien, d'où l'importance que ce titre figure sur l'album. Je lui ai conféré une couleur plus proche de celle d'origine, à savoir une simple mélodie, dotée d'un accompagnement.

Les Trompettes de Jéricho

Vous avez organisé des concerts de soutien pour le Liban...

Nous avons mis sur pied un très gros événement de levée de fonds à l'Olympia, au cours duquel j'ai convié des artistes français, franco-libanais et libanais... Ce concert a été retransmis le 1er octobre dernier en direct sur France 2, TV5 Monde, France Inter et les télévisions libanaises. Un évènement qui a eu un impact énorme sur le moral des Libanais, lesquels se sont sentis un peu plus soutenus par la scène musicale française et, par extension, par la France. Et puis surtout, nous avons récolté deux millions d'euros, répartis pour moitié entre la Croix-Rouge libanaise et des associations défendant l'art, la culture et le patrimoine du Liban.

On connaît l'épisode des trompettes de Jéricho dans la Bible. Votre trompette peut-elle faire tomber les murs d'indifférence et d'incompréhension?

(il rit) Si seulement c'était le cas! N'empêche, la musique contribue au dialogue. Mais le temps passant, je constate que nous commençons à manquer d'éléments s'y référant.

Les crispations sont de plus en plus importantes: j'ai l'impression que les malentendus vont croissants, à entendre les différents discours médiatiques aujourd'hui. J'ai peur pour la France, l'Europe et je me dis que la compréhension, l'empathie commencent à faire défaut.

Et peut-être, je le dis sans prétention, que la musique peut en effet aider à mieux se comprendre.

Votre guitariste attitré depuis dix ans est le Belge François Delporte, présent à vos côtés sur cet album. Voyez-vous un parallèle entre la Belgique et le Liban?

Il y a quelques points communs: des pays qui ne sont pas grands d'un point de vue géographique, même si la Belgique est plus étendue. Deux Etats qui galèrent souvent pour constituer des gouvernements. Je suis très proche de François. Et très sincèrement, je suis touché par l'humilité des Belges que je croise. La plupart du temps, des personnes très talentueuses avec qui j'ai pu travaillé: je me rends compte à quel point tous se montrent particulièrement humbles dans leur travail... et humain à la fois. Qu'il s'agisse de Stéphane Galland, d'Éric Legnini avec qui j'ai longtemps joué, d'Arno ou Helena Noguerra. J'ai toujours ressenti chez eux une forme d'humilité que l'on ne trouve pas toujours en France...

La renommée de la trompette

Les images de la musique

Voyez-vous un lien entre le jazz et l'architecture que vous avez failli étudier...

En tout cas, entre la musique en général et l'architecture. Plus jeune, je voulais en effet reconstruire le Liban: un rêve d'ado. Mais avec la musique, j'ai le sentiment de contribuer à dessiner l'environnement dans lequel nous vivons lorsque l'on ferme les yeux, de décrire une ambiance, un univers, une chaleur. Et l'on peut visualiser un monde meilleur, mieux construit, plus organisé: avec les oreilles, on voit beaucoup de choses...

Votre musique déclenche, notamment dans le documentaire America sorti en 2018, des images supplémentaires qui ne sont pas à l'écran.

Avec la musique, on parvient à dessiner quelque chose de différent, de plus juste parfois, et de mieux interpréter également. Au contraire, les mots sont traîtres. Les immeubles vieillissent et s'effondrent. Parfois ils perdent de leur valeur n'étant plus d'actualité. Il nous arrive d'entrer dans une ville en nous faisant la réflexion que son architecture est datée.

Les mélodies, je ne parle pas des arrangements, restent longtemps. Et c'est ce qui permet aux peuples de vivre, de survivre, voire même de résister.

Quand on pense aux populations noires américaines qui ont connu l'esclavage, ce qui leur a permis de résister, de conserver l'héritage de leur culture, ce sont des mélodies comme Amazing Grace.

Si l'on évoque les différentes religions, il existe des psaumes qui résistent au temps. Que reste-t-il de la tragédie de la Shoah, si ce n'est des mélodies yiddish qui se jouent au violon, à la clarinette?

Dans l'histoire et dans toutes les civilisations, ce qui reste ce sont les mélodies... Et cette architecture, je la trouve fascinante.

Chez vous, le basculement qui s'est produit du classique au jazz a pour nom improvisation?

Oui. Mais dans la musique classique, il y a eu pendant longtemps de la place pour l'improvisation. Depuis un siècle et demi, la musique classique s'est sanctuarisée. L'improvisation y a complètement disparu, alors que jusqu'il y a un siècle et demi, tout le monde improvisait. C'était l'usage: on ne pouvait être musicien sans être improvisateur.

Effectivement, ce qui m'a permis d'aller vers le jazz après la musique classique, c'est l'improvisation. Mais la musique classique arabe, orientale, qui est également ma culture maternelle avec la classique occidentale, est riche d'improvisations, ce qu'on appelle les taqsims, lesquels m'ont été enseignés jeune par mon père qui était également trompettiste. C'est plutôt ce versant-là qui m'a fait basculer vers un univers musical plus libre dans sa créativité.

Ibrahim Maalouf: 40 mélodies (Mister Ibe/V2)

En concert le 23 mars au Cirque Royal, le 24 au Roma d'Anvers, le 9 mai au Mithra Jazz de Liège et le 9 juillet au Gent Jazz de Gand

Le jazz, entre poumon et activité cérébrale...

Pour un trompettiste le Covid c'est la double peine puisqu'il souffle dans son instrument?

Tout va bien pour l'instant en ce qui me concerne. Mais savez-vous qu'il y a beaucoup de jeunes enfants asthmatiques qui débutent la trompette sur conseil de leur médecin, car cela permet de faire travailler leurs poumons et leur corps d'une certaine façon.

Vous êtes issus d'une famille d'intellectuels: l'écrivain Amin Maalouf est votre oncle par exemple. A votre avis, le jazz est-il une musique cérébrale?

Cela dépend. Il existe un vrai débat à ce sujet. Certains voudraient que l'on protège une certaine approche du jazz, au risque parfois de le sanctuariser et d'en faire une musique de musée, à l'image de la musique classique qui pendant longtemps a été victime de cela.

Je reconnais qu'il s'agit d'un travail fondamental pour l'histoire, pour ne pas oublier ce qui était fait et conserver sa valeur, mais en même temps il est important que le langage évolue. Et pour se faire, il faut que le jazz accepte de s'ouvrir, à d'autres cultures, d'autres technologies.

Il y a deux écoles: une partie du monde du jazz voudrait en tout cas que l'on considère qu'il s'agit d'une musique intellectuelle, qui mérite d'être étudiée d'une telle manière et que les codes du jazz ont été mis en place d'une période définie à une autre.

L'autre école, qui est celle à laquelle j'adhère un peu plus, qui considère qu'il s'agit d'une musique vivante, musique qui doit constamment ; et c'est sa mission, évoluer, se développer, se transformer, et j'espère sincèrement que le jazz dans 20 ans, n'aura rien à voir avec celui d'aujourd'hui: sinon ce serait d'un triste...

Par contre, il est nécessaire qu'il y ait des personnes qui protègent son histoire.

Je me situe entre les deux... mais j'aime le changement: que mes enfants ne soient pas éduqués de la même manière que la mienne.

Que les choses évoluent...

Wat heb je nodig

Accès GRATUIT à l'article
ou
Faites un essai gratuit!Devenez un membre premium gratuit pendant un mois
et découvrez tous les avantages uniques que nous avons à vous offrir.
  • accès numérique aux magazines imprimés
  • accès numérique à le Journal de Médecin, Le Phamacien et AK Hospitals
  • offre d'actualités variée avec actualités, opinions, analyses, actualités médicales et pratiques
  • newsletter quotidienne avec des actualités du secteur médical
Vous êtes déjà abonné? 

En savoir plus sur

Partagez votre histoire (d'actualité)

Vous avez des informations pertinentes pour nos rédacteurs ? Partagez-les avec nous via ce formulaire.

Signalez-nous des nouvelles
Magazine imprimé

Édition Récente
16 juin 2026

Lire la suite

Découvrez la dernière édition de notre magazine, qui regorge d'articles inspirants, d'analyses approfondies et de visuels époustouflants. Laissez-vous entraîner dans un voyage à travers les sujets les plus brûlants et les histoires que vous ne voudrez pas manquer.

Dans ce magazine