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GameStop: quand David écrase Goliath à Wall Street

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Vous êtes un investisseur actif et vous envisagez de l'être un peu plus encore, en tâtant de la spéculation pure? La vente à découvert, par exemple? Méfiance: un ténor de la finance américaine vient de s'y faire piéger. Facture: six milliards de dollars!

10 février 2021

Il n'est pas fréquent qu'un fait divers financier fasse la "une" de la presse grand public. C'est que l'affaire GameStop est d'une ampleur inaccoutumée. Elle a interpellé les autorités et on s'en est ému jusqu'à la Maison Blanche... Petit rappel des faits. GameStop distribue des jeux vidéo à travers 7.000 boutiques dans le monde. Mis à mal par la vente en ligne, le groupe vivotait ces dernières années, le cours de l'action ayant chuté en-dessous de cinq dollars à l'été 2019, moins d'un dixième de son niveau de 2007. Quelques nouvelles rassurantes lui ont toutefois redonné des couleurs, comme l'arrivée d'un nouveau patron et d'un nouvel actionnaire important. Résultat: le cours du titre a pris la direction des 18 dollars au début de cette année. Jugeant ce rebond très excessif, puisque rien de fondamental n'avait changé, plusieurs hedge funds, ces fonds très spéculatifs, ont alors pris des positions à la baisse. Cette technique consiste à vendre des actions à découvert ( to short en anglais), c'est-à-dire sans les détenir, moyennant l'obligation de les livrer ultérieurement. Et ceci, bien entendu, dans l'espoir d'acheter ces actions quand le cours se sera dégonflé. Le shorteur encaissera alors la différence.

The sky is the limit

C'est clairement une spéculation très dangereuse: quid si le cours remonte? C'est ce qui s'est produit avec GameStop. Ayant observé les très grosses positions short de hedge funds comme Melvin Capital, Citadel ou encore Citron Research, un imposant groupe de boursicoteurs, réunis sur le site de discussion en ligne Reddit, a décidé de les défier en faisant grimper le cours de l'action. L'intérêt de ces petits spéculateurs? Pas seulement la satisfaction intellectuelle de contrarier les spéculateurs professionnels, mais aussi et surtout l'espoir d'encaisser d'énormes plus-values. Comment cela? Celui qui a vendu des actions à découvert doit donc les acheter ensuite pour les livrer à son acheteur. Même et surtout si le cours grimpe: au plus il attend, au plus il perd de l'argent! Car il ne peut pas savoir où cela va s'arrêter. C'est toute la différence entre l'achat, d'une part, et la vente à découvert, de l'autre. Dans le premier cas, la perte maximale possible est bien connue: c'est le cours de l'action, qui ne peut en effet pas tomber en-dessous de zéro. Dans le second, the sky is the limit: en cas de demande très forte, le cours peut flamber sans retenue. C'est ce qui s'est produit avec l'action GameStop: alors qu'elle valait 18 dollars en début d'année, elle a flirté avec la barre des... 500 dollars à la fin janvier.

Il peut paraître invraisemblable que l'action d'une société mal portante, déjà jugée trop chère à 18 dollars, s'emballe à ce point. C'est là tout le danger des grosses positions à découvert. Si elles sont prises à contre-pied par une hausse inattendue, elles engendrent automatiquement des achats empressés (des achats de couverture, dans le jargon) et ceux-ci amplifient la hausse du cours. Des phénomènes de ce genre sont observés assez régulièrement, mais le cas GameStop constitue sans doute un record en la matière. D'une part, une spéculation très active. Un chiffre illustre son ampleur: on a traité 1,2 milliard d'actions GameStop en janvier, soit 25 fois le total existant! D'autre part, les pertes encourues. Attachez vos ceintures... Le hedge fund Melvil Capital, qui aurait été le principal acteur de cette saga, a perdu 53% de sa valeur en janvier, soit quelque six milliards de dollars.

D'aucuns se demanderont comment des petits spéculateurs ont pu engendrer un mouvement de cette ampleur. Premier élément: ils étaient nombreux ; les discussions menées sur Internet ont totalisé quelque deux millions de personnes! Deuxième élément: s'il est probable que certains de ces boursicoteurs se soient laissés entraîner sur le tard, en achetant trop cher, on peut très bien imaginer que la plupart d'entre eux ont acquis leurs actions à moins de 100 dollars. Le reste de la flambée aurait été presque entièrement le fait des hedge funds se couvrant en catastrophe. Certains, qui avaient vendu à 18 dollars, on dû acheter à 200, voire 400 dollars. D'où des pertes abyssales. On peut tout aussi bien imaginer que des milliers de petits boursicoteurs ont pu vendre à 200 dollars, par exemple, les actions achetées à 25 ou 50 dollars. Goliath s'est fait piéger et a bu la tasse, mais David n'était pas seul, puisqu'ils étaient probablement des dizaines de milliers! Spectaculaire revanche, en tout cas, des "petitse" sur les "grands" qui sont supposés faire la loi sur les marchés...

Carlo de Benedetti avec Renaud de La Genière (Suez) et Maurice Lippens, lors d'une conférence de presse sur la Société Générale de Belgique.
Carlo de Benedetti avec Renaud de La Genière (Suez) et Maurice Lippens, lors d'une conférence de presse sur la Société Générale de Belgique.© BELGAIMAGE

Un parfum d'affaire Générale de Belgique...

L'incroyable saga GameStop peut paraître à la fois exotique et bien ancrée dans le 21e siècle, avec ces petits spéculateurs sur Internet portant l'estocade aux hedge funds, ces flamboyants acteurs américains de la finance spéculative. Oui, sans doute... Pourtant, les affaires de ventes à découvert ayant mal tourné ne sont pas nouvelles et on en a même connu une fameuse en Belgique, peu connue car restée très discrète. Cela se passait en 1988, dans le sillage de l'OPA sur la Générale de Belgique, la grosse "affaire" de la fin du 20e siècle sur la scène financière belge.

Faut-il rappeler que l'automne 1987 fut marqué par un krach mémorable? C'était le 19 octobre. Ce jour-là, la Bourse américaine s'effondra de plus de 20%, la chute sur une séance la plus importante de l'histoire. Elle ne tomba pas plus bas durant les semaines suivantes, contrairement aux Bourses européennes, qui avaient (un peu) moins chuté. À Bruxelles, l'action de la Société Générale de Belgique, curieusement appelée "part de réserve", s'écrasa à 1.360 francs en automne, alors qu'elle avait atteint 2.750 francs en été, une chute de plus de moitié. C'était toutefois reculer pour mieux sauter... dans des circonstances pour le moins inattendues.

Le février 1988, le capitaine d'industrie italien Carlo de Benedetti lance une offre publique d'achat (OPA) sur la Générale de Belgique. Branle-bas de combat rue Royale, où l'on trouve un "sauveur" du côté de Paris: le groupe Suez, qui lance une contre-OPA. Ces deux protagonistes ratissent le marché et le cours de la Générale grimpe jusqu'à atteindre et même dépasser les 6.000 francs! On négociera des actions jusqu'à 8.000 francs, semble-t-il, encore que ces niveaux ne soient pas retenus dans les statistiques officielles.

Un coffre vidé le dimanche soir

En réalité, en privé, certains paieront même beaucoup plus cher. Car si c'est fondamentalement le duel entre de Benedetti et le groupe Suez qui alimente la flambée du cours, un autre phénomène opère: les achats empressés de quelques spéculateurs qui ont vendu à découvert, estimant que le cours devenait délirant et qu'il allait forcément se dégonfler. Or, il n'en est rien et le marché semble asséché: plus moyen de trouver les actions déjà vendues et qu'il faut maintenant livrer. On gratte donc les fonds de tiroirs tous azimuts... et presque au sens propre, puisque les actions ne sont pas encore dématérialisées à l'époque.

Un agent de change sait une de ses clientes en possession d'un petit paquet de titres Générale. Il arrive à la contacter et à la convaincre de rentrer de vacances pour les vendre. La première réaction de la cliente est cocasse: "Oui, j'ai entendu parler d'un problème à la Générale. Est-ce grave? Mes actions ont-elles perdu leur valeur?" Loin de là, Madame: elles valent de l'or! Un spéculateur imprudent devant impérativement livrer les actions le lundi, c'est le dimanche soir, in extremis, que les actions sont sorties du coffre de la banque. L'agent de change a mis les amateurs en compétition et la cliente les vendra 13.000 francs pièce! Malheur à ceux qui vendent à découvert et se font piéger...

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