TikTok fait tiquer les jeunes

Au cours des 18 mois écoulés, les spécialistes en neurologie pédiatrique ont constaté une augmentation notoire de la fréquence des tics liée d'une part à l'aggravation de problèmes existants, d'autre part à l'apparition de nouveaux tics chez des jeunes qui n'en souffraient pas auparavant. Une étude présentée dans le courant du mois lors du congrès de l'American Association of Neurology(1) s'est penchée sur le phénomène.
Tamara Pringsheim, neurologue pédiatrique à l'Université de Calgary, a été l'une des premières à tirer la sonnette d'alarme. (2) À partir du mois d'octobre 2020, son hôpital a été confronté à un nombre croissant d'adolescents arrivant aux urgences ou sollicitant une consultation urgente pour des tics complexes apparus de façon brutale, en l'espace de quelques heures ou de quelques jours. Une minorité de patients présentaient des antécédents de tics simples et légers (p.ex. clignements d'yeux intempestifs), mais 70% n'avaient encore jamais présenté de tels symptômes.
Dans certains cas, les tics nouvellement apparus étaient invalidants au point de nécessiter une hospitalisation. Des contacts entre le Pr Pringsheim et ses collègues ont rapidement révélé que le problème se manifestait partout dans le monde.
Différent du syndrome de Tourette
La survenue de tics complexes a été décrite dans le syndrome de Gilles de la Tourette, mais le tableau observé récemment chez les jeunes sans antécédents se distingue clairement de cette maladie. Le syndrome de Tourette se manifeste en effet généralement vers l'âge de six ans (plutôt qu'à l'adolescence) et il touche trois à quatre fois plus de garçons que de filles, alors que la majorité des cas observés ces derniers mois concernaient des jeunes filles ou jeunes femmes.
Le syndrome de Gilles de la Tourette débute généralement aussi par des tics simples, les éventuels tics vocaux ou moteurs plus complexes se développant progressivement sur une période de plusieurs années. Les tics vocaux se limitent le plus souvent à des reniflements, toussotements ou gémissements. Les tics du "nouveau" tableau clinique sont au contraire immédiatement complexes et souvent associés à de grands gestes qui débouchent parfois sur des blessures. On observe également des tics vocaux consistant à répéter des mots isolés. La coprolalie, un symptôme du syndrome de Tourette dont tout le monde a déjà entendu parler mais qui est en réalité peu courant dans le contexte de cette maladie, est également fréquent chez les nouveaux patients, précise le Pr Pringsheim.
Les tics fonctionnels sont particulièrement sensibles à la suggestion: lorsque le patient voit un mouvement chez une autre personne, il est enclin à le copier.
Alors que les tics du syndrome de Tourette sont généralement précédés d'une sensation déplaisante et peuvent être réprimés pendant un certain temps, ces éléments ne se retrouvent que chez la moitié environ des patients de cette nouvelle vague. Le contexte comorbide aussi a son importance: les jeunes confrontés récemment à l'apparition de tics sont nombreux à souffrir de problèmes d'anxiété et/ou de dépression, alors que les comorbidités classiques du syndrome de Tourette sont surtout le TDAH et les troubles obsessionnels compulsifs.
Le Pr Pringsheim a encore posé un autre constat tout à fait curieux: en l'espace d'un mois, elle a vu passer six patients dont les tics vocaux comprenaient la répétition d'un même mot... si peu courant qu'elle ne l'avait jamais entendu au cours des 20 années précédentes. La suite de l'histoire est dans l'air du temps. Suspectant l'influence de l'un ou l'autre réseau social, Tamara Pringsheim s'est d'abord intéressée à YouTube puis, sur le conseil de sa fille adolescente, à TikTok - une plateforme qui a vu son nombre d'utilisateurs augmenter de façon exponentielle depuis quelques années. Le Pr Pringsheim y a découvert des centaines de vidéos sur les tics, dont certaines totalisaient déjà plusieurs millions de vues. De quoi pointer du doigt les phénomènes d'écho observés chez les patients tiqueurs, qui ont tendance à copier les tics des autres lorsqu'ils se trouvent en leur présence.
Pas nouveau, mais jusqu'ici méconnu
Face à ces données, plusieurs experts ou groupes d'experts ont voulu publier des rapports pour clarifier la situation (3), (4), (5). Ils soulignent que le syndrome décrit plus haut n'est pas à proprement parler nouveau, mais qu'il suscite un intérêt soudain en raison de son incidence en rapide augmentation. Plusieurs formules sont utilisées pour le désigner, dont celles de trouble neurologique fonctionnel, de trouble moteur fonctionnel ou de tics fonctionnels. Dans cette pathologie, les tics sont particulièrement sensibles à la suggestion: lorsque le patient voit un mouvement chez une autre personne, il est enclin à le copier. Ce phénomène peut expliquer le lien avec TikTok, même si l'accent est également mis sur l'influence de facteurs de stress, de l'anxiété et de la dépression. Au-delà du fait de regarder des vidéos sur les tics, on peut aussi incriminer le fait de passer trop de temps derrière un écran et le manque d'exercice physique, deux facteurs qui ont été renforcés par la crise sanitaire de ces deux dernières années. Il semble toutefois aussi exister au niveau cérébral une prédisposition anatomique aux tics de ce type.
Il n'existe pas de traitement standard pour remédier au problème. À côté de la minimisation des facteurs de risque (y compris le temps d'écran), la prise en charge fait intervenir des techniques visant à "détourner" l'attention du cerveau vers des comportements moteurs et vocaux plus ciblés et mieux contrôlés afin d'influer favorablement sur le substrat anatomique. On fait notamment appel dans ce contexte à la kinésithérapie, à l'ergothérapie et à la logopédie.
1. Medscape - 'Robust' Increase in Tics During the Pandemic Explained?
2. Medscape - Going Viral: Social Media May Be Increasing Cases of New-Onset Tics
3. Tourette Association of America - Rising Incidence of Functional Tic-Like Behaviors
4. Nationwide Children's - Functional Movement Disorder: What Is It and Why Are Cases on the Rise?
5. neurosymptoms.org - Functional tics
Six heures par jour sur les réseaux sociaux
Pour petite qu'elle soit, l'étude présentée lors du récent congrès de l'AAN (voir également l'article principal) met tout de même au jour quelques tendances évidentes. Sa population comprend actuellement une vingtaine de jeunes patients âgés de 11 à 21 ans (moyenne: 16 ans), dont 45% de sujets féminins, 45% de sujets masculins et 10% de sujets non binaires. Certains souffrent de tics depuis des années, d'autres les ont développés au cours de la pandémie. Tous les participants ont complété un questionnaire détaillé sur leur utilisation des réseaux sociaux et sur l'évolution de leurs tics au cours de la pandémie.
La moitié des répondants affirment que l'utilisation des réseaux sociaux affecte négativement leurs tics et 85% ont vu la fréquence de ceux-ci augmenter au cours de la crise sanitaire. L'utilisation des réseaux sociaux ne semble toutefois pas corrélée à la fréquence des tics, mais bien à leur gravité (P 0,026) et à la qualité de vie (P 0,048).
Fait frappant, 65% des participants disent consulter les réseaux sociaux quatre à cinq fois par jour. Au total, ils y consacrent quotidiennement 5,6 heures... et l'organisation de l'enseignement en distanciel accroît évidemment encore le temps passé derrière l'écran. Néanmoins, 5% à peine des participants ont recours aux réseaux sociaux pour chercher des informations sur les tics, ce qui - même si la population est limitée - peut donner à penser que leur apparition ou aggravation est alimentée moins par le fait de regarder d'autres tiqueurs que par le temps d'écran en tant que tel. Le fait que le Pr Pringsheim ait été confrontée à un groupe de sujets répétant tous le même mot peu courant pourrait toutefois trahir une "consommation" importante de vidéos sur les tics parmi ses propres patients... à moins qu'il ne s'agisse d'un cluster purement fortuit et non représentatif de l'ensemble de la population confrontée à ce problème.
Le double constat que les tics étaient devenus plus fréquents au cours de la pandémie chez la majorité des patients et qu'il n'existait aucune relation entre leur fréquence et l'utilisation des réseaux sociaux permet de conclure que ces derniers ne sont pas le seul facteur délétère à incriminer. L'anxiété et le stress, notamment, sont deux éléments majeurs qui peuvent aggraver les tics.
American Academy of Neurology (AAN) 2022 Annual Meeting: Abstract 606.