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La bombe atomique du pauvre

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C'est l'expression qu'a utilisée un jour un orateur - qui n'en était pas l'auteur - devant le parlement iranien pour désigner les armes chimiques et biologiques... et force est malheureusement de constater que la formule est doublement vraie. Tout en étant relativement bon marché, elles peuvent en effet provoquer des souffrances telles qu'elles en feraient presque oublier un instant la peur d'une incident nucléaire. Au cours d'un récent webinaire, le Pr Peter De Paepe (chef du service des urgences à l'UZ Gent) a exposé les effets que peuvent avoir certains produits chimiques lorsqu'ils sont utilisés pour nuire.

4 mai 2022

Les pays dont on sait avec certitude qu'ils disposent d'un arsenal chimique sont l'Albanie, l'Inde, l'Iran, la Libye, la Corée du Nord, la Russie, la Syrie et les États-Unis. 1 Les substances chimiques visant à causer intentionnellement du tort à des personnes sont réparties en plusieurs catégories en fonction de l'organe principalement touché. Les plus importantes sont les agents neurotoxiques, les agents vésicants, les agents asphyxiants et les agents sanguins.

Acétylcholine

Des gaz neurotoxiques comme le tabun, le sarin et le VX inhibent la cholinestérase, provoquant une accumulation d'acétylcholine au niveau des terminaisons nerveuses. Après exposition cutanée ou inhalation, on assiste à l'apparition d'un toxidrome cholinergique avec production surabondante de salive, de larmes et de mucus aqueux dans lequel le patient peut s'étouffer. Parmi les autres manifestations possibles, des fasciculations musculaires survenant rapidement après l'exposition sont notamment assez typiques.

L'histoire récente a été marquée par un certain nombre d'incidents dramatiques faisant intervenir des gaz neurotoxiques. Le 16 mars 1988, l'armée irakienne a lancé une attaque au sarin sur la ville d'Halabja, qui a coûté la vie à quelque 5.000 Kurdes. Une dizaine d'années plus tard, le même produit a fait des dizaines de victimes dans la population syrienne.

Les gaz neurotoxiques ont toutefois aussi été impliqués dans des attentats individuels. En 2017, Kim Jong-nam, le demi-frère du président nord-coréen, a été assassiné dans un aéroport malaisien au moyen d'une dose de VX qu'il a reçue en plein visage. " Le VX est une substance extrêmement puissante", a commenté le Pr De Paepe. " Une gouttelette sur la peau peut suffire à tuer un homme."

Ensuite est apparu le Novichok - un nouveau venu qui, comme son nom pourrait le laisser deviner, a été développé par les Russes et qui a beaucoup fait parler de lui dans le cadre de l'empoisonnement de l'ex-militaire russe Sergei Skripal (qui travaillait comme agent double pour le Royaume-Uni) et de sa fille, en 2018. Tous deux ont fini par se rétablir au terme d'une longue hospitalisation. Deux ans plus tard, l'activiste russe Alexei Navalny a subi le même sort, là aussi heureusement sans y laisser la vie.

Du gaz moutarde à l'acide prussique

Parmi les agents vésicants, on peut citer le classique gaz moutarde mais aussi la lewisite, deux substances alkylantes qui peuvent être absorbées par voie cutanée, par inhalation ou par ingestion. En sus des vésicules cutanées qui leur donnent leur nom, les agents vésicants peuvent provoquer une irritation des yeux et des voies respiratoires. Le gaz moutarde doit sa triste renommée à son utilisation au cours de la Première Guerre Mondiale par l'armée allemande, qui libérait le nuage toxique lorsque le vent soufflait dans la direction voulue. Cette stratégie a notamment été appliquée dans les champs de bataille de la région d'Ypres, ce qui a valu au produit son autre nom d'ypérite. Il a également été utilisé au cours de la guerre Iran-Irak, dans les années 80.

Le fait d'endommager des conteneurs dans un entrepôt ou au cours du transport est également un acte de guerre

Le groupe des agents asphyxiants comprend notamment le chlore, le phosgène et le diphosgène. Irritants pour les yeux et la peau, ils provoquent, lorsqu'ils sont inhalés, une pneumonite accompagnée de toux, de wheezing et de détresse respiratoire. À un stade plus avancé, on voit survenir un oedème pulmonaire non cardiogénique (OPNC) qui peut déboucher sur une hypoxie et un arrêt cardiaque. Là encore, ces agents chimiques ont été utilisés au cours de la Première Guerre Mondiale mais aussi en Syrie.

Le cyanure d'hydrogène ou acide prussique est probablement le plus connu des agents sanguins, mais le chlorure de cyanogène aussi appartient à cette catégorie. Le principe commun repose sur une inhibition de la cytochrome oxydase débouchant sur une hypoxie cellulaire. L'exposition peut intervenir par voie cutanée, par inhalation ou par ingestion. Le cyanure d'hydrogène est étroitement lié à l'une des pages les plus sombres de l'histoire occidentale du 20e siècle, puisqu'il a été utilisé sous forme gazeuse au cours de la Seconde Guerre Mondiale pour le massacre des déportés dans les camps de concentration. Les symptômes de l'atteinte du système nerveux central se manifestent très rapidement, suivis de la mort par arrêt respiratoire ou cardiaque.

Stockage non sécurisé

Les agents chimiques peuvent faire des ravages même lorsqu'ils ne sont pas utilisés comme armes au sens strict: le "simple" fait de percer un conteneur dans un entrepôt ou au cours du transport peut également être un acte de guerre, même si de tels incidents ne sont pas toujours intentionnels. " Les accidents se produisent principalement parce que les installations de stockage de produits dangereux comme l'ammoniaque ou le chlore sont souvent mal sécurisées", précise Peter De Paepe. L'exemple le plus notoire est sans aucun doute la catastrophe de Bhopal (1984), du nom de la ville indienne exposée à un nuage d'isocyanate de méthyle à la suite d'une défaillance technique. 10.000 personnes ont perdu la vie dans les trois jours suivant l'accident, 25.000 autres sont mortes des suites d'effets plus tardifs au cours des dix années suivantes. Entre-temps, le principe a été appliqué sciemment en Ukraine par les Russes, qui ont bombardé le 21 mars dernier un entrepôt d'ammoniaque à Soumy. Un vent favorable a heureusement éloigné le nuage de fumée de la ville, évitant un scénario-catastrophe.

Plus près de nous, on se souvient de l'accident ferroviaire survenu à Wetteren en 2013, lorsqu'un train de marchandises a déraillé et pris feu, libérant dans l'air des quantités massives d'acrylonitrile qui ont fini dans les égouts avec l'eau utilisée pour éteindre les flammes. La pyrolyse a libéré plusieurs autres substances toxiques, dont du cyanure d'hydrogène. Plus de deux mille personnes ont dû être évacuées et près de cinq cents ont afflué aux urgences. Bilan: huit empoisonnements sévères et un décès.

Préparation

S'agissant de la stratégie en matière d'attaques chimiques, le Pr De Paepe cite l'exemple des attentats commis par les adeptes d'une secte bouddhiste dans le métro de Tokyo en 1995. Les terroristes avaient frappé plusieurs lignes à la fois en pleine heure de pointe en transperçant des sacs de sarin liquide qui s'était rapidement évaporé, intoxiquant les navetteurs. L'attaque a fait une douzaine de morts et plusieurs dizaines de blessés graves, auxquels il faut ajouter près d'un millier de personnes victimes de symptômes légers à modérés. Au total, quelque 5.000 personnes se sont présentées dans les hôpitaux des environs.

Les opérations de secours se sont déroulées cahin-caha parce que le pays était mal préparé à un incident de ce type et que les symptômes n'ont été reconnus que trop tard. " Un personnel soigneusement formé et expérimenté possédant une connaissance approfondie des toxicodromes forme la pierre angulaire de l'intervention", souligne le Pr De Paepe. Tokyo ne disposant pas d'un plan de décontamination à grande échelle, certains secouristes ont eux-mêmes été touchés. Un poste médical avancé - qui aurait pu assurer un premier tri pour éviter une ruée sur les hôpitaux - faisait également défaut. L'urgentiste en profite pour insister sur la nécessité d'équipements de protection individuelle pour les services d'intervention. À Tokyo, une exposition secondaire a été observée chez 10% des personnes ayant dispensé les premiers secours et chez près d'un quart du personnel hospitalier impliqué dans la prise en charge des victimes. Enfin, il est également important que les hôpitaux disposent de stocks suffisants d'antidotes spécifiques.

Dans une prochaine édition, nous aurons l'occasion de revenir sur cette autre "bombe atomique du pauvre" encore moins chère qu'est le bioterrorisme.

1. Organisation pour l'Interdiction des Armes Chimiques, 2013.

Le webinaire "Zorg voor slachtoffers van CBRN-incidenten" a été diffusé le 24 mars dernier.

Antidotes spécifiques

Il existe des antidotes spécifiques à de nombreuses substances chimiques. Après une exposition à un gaz neurotoxique, par exemple, l'atropine permettra de bloquer les récepteurs muscariniques et d'endiguer ainsi les sécrétions. Les benzodiazépines, elles, seront utilisées pour lutter contre les éventuelles convulsions qui peuvent survenir suite à l'exposition à ces produits. La pralidoxime peut rétablir l'activité de la cholinestérase lorsqu'elle est administrée à temps.

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