Comprendre l'anxiété climatique pour promouvoir l'adaptation

Comment lier défi écologique et soins de santé, et comment préparer les futurs soignants? L'UCLouvain consacre un cycle de conférences dans le cadre du projet "en transition". Celle de décembre était consacrée aux souffrances psychiques liées au changement climatique, en un mot à l'éco-anxiété (1).
"Qu'est-ce qu'un psychiatre urgentiste fait dans un débat sur l'éco-anxiété?", s'est demandé en préambule le Pr Gérald Deschietere, chef du service des Urgences psychiatriques aux Cliniques universitaires Saint-Luc (Bruxelles). "La première chose, c'est que je n'ai pas envie que le dérèglement climatique augmente encore le nombre d'urgences psychiatriques parce qu'on est déjà débordé de travail. Par ailleurs, il y a l'aspect préventif: peut-être qu'en prenant soin de la planète, on peut aussi prendre soin de notre esprit, de notre structure cérébrale. Le deuxième point, c'est de dire qu'on est tous sensibles à cette question, je constate l'évolution du monde et je suis aussi informé via certains patients en consultation ou aux urgences, qui sont un peu comme des 'boussoles', des 'concierges' du monde."
Une étude internationale chez les 16-25 ans a montré que 59% étaient éco-anxieux, et a mis en évidence un conflit générationnel, 83% estimant que c'est la faute des adultes.
Le Pr Deschietere avance un troisième point: "Un psychiatre doit souvent s'excuser d'exister parce qu'il est là au moment où personne n'a envie de le voir. Quand on parle d'éco-anxiété, l'enjeu est de s'excuser d'autant que, pour moi, ce n'est pas une simple souffrance individuelle à soigner: on peut penser que le psychiatre ou le psychologue a toujours quelque chose à dire sur l'état du monde, mais il faut être plus prudent. Par rapport à l'éco-anxiété, il n'y a pas de solution technique (parfois des médicaments sont utiles) mais ce qui compte, c'est le lien et l'action collective."
"Dernier point, le rôle du psychiatre n'est pas de psychiatriser, mais de dépsychiatriser. Il ne faut pas amener les personnes qui souffrent d'éco-anxiété chez le psychiatre, ce n'est pas une pathologie mentale: il faut entendre leur souffrance et faire en sorte qu'elles puissent la dépasser et éviter de la pathologiser."
Un concept tout neuf
Le concept "d'éco-anxiété" est un néologisme qui vient d'entrer au Robert (édition 2023): c'est une anxiété provoquée par la menace environnementale qui pèse sur la planète. "Ce terme prend de l'ampleur, alors qu'il n'existait pas dans Pubmed il y a quelques années", continue-t-il. "Ceux qui sont les moins bien informés sur les risques environnementaux seront probablement les plus impactés par le changement climatique. C'est donc une question sociale, peut-être psychopathologique, et éminemment politique."
"L'anxiété, il faut apprendre à vivre avec, elle est problématique quand elle est envahissante, et surtout invalidante. Il est important de repérer les équivalences somatiques quand quelqu'un souffre d'anxiété (palpitations, paresthésie, transpiration...) et éviter que le stress ne se transforme en syndrome de stress post-traumatique."
Enfin, Gérald Deschietere explique que l'éco-anxiété peut aussi changer les émotions dans le rapport aux autres, dans le sens où certaines personnes se sentent gênées d'être éco-anxieuses, préfèrent ne pas en parler et vivent en réclusion de peur d'être jugées.
Anxiété climatique
" Qui dit changement climatique, dit GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat)", constate le Pr Alexandre Heeren (Institut de recherches en sciences psychologiques, UCLouvain). "Dans son rapport, le chapitre 7 porte sur la santé, le bien-être et les changements communautaires. Que dit le GIEC? Sur base de la littérature, on est sûr à 95% que le changement climatique est en route et qu'il va s'amplifier. Que faire pour se préparer? Les structures de soins de santé mentale sont-elles prêtes? Après les inondations, par exemple, il y a un suivi des conséquences des pertes matérielles, mais pas beaucoup d'observations, de surveillance des conséquences sur la santé mentale post-catastrophe naturelle. Il faut donc anticiper un plan de résilience pour la santé mentale, ce qui implique la formation du personnel (psychiatres, psychocliniciens, mais aussi spécialistes en économie de la santé...)."
Toutes les questions qu'on peut se poser à propos du changement climatique font le lit de l'éco-anxiété. "Au niveau scientifique, on parle de plus en plus d'anxiété climatique", note-t-il. "Le GIEC estime qu'on manque cruellement de recherches scientifiques sur ce sujet, alors qu'on en parle beaucoup dans les médias, que les gens interrogent les moteurs de recherche... Si on n'a pas plus de recherches sur ce sujet, on est mal barré! C'est pourquoi, avec Gordon Asmundson, nous avons fait un plaidoyer pour dire qu'il était temps de se bouger!" (2)
Il y a des dizaines de définitions de l'éco-anxiété. "La Pr Susan Clayton qui travaille sur cette question depuis la fin des années 70 en propose une, utilisable par les cliniciens: 'C'est une anxiété associée aux conséquences actuelles et futures du changement climatique, du manque d'action à son égard et à l'incertitude quant aux conséquences anticipées'. Pour que ce soit pathologique, cette anxiété clinique doit être associée à des troubles fonctionnels, être invalidante: ne plus pouvoir se concentrer, pleurer, ne parler plus que de ça..."
Aux États-Unis, on estime sa prévalence à 18-20% chez les 18-75 ans. "Dans une étude (3) que nous avons faite en Europe (Belgique, France, Suisse) et en Afrique, 12% présentent de l'anxiété climatique dysfonctionnelle: sans différence par pays, niveau d'éducation et genre. Il y a une grande différence selon l'âge: plus on est jeune, plus on a tendance à être éco-anxieux, avec un seuil vers 37-40 ans. Une étude internationale chez les 16-25 ans (10.000 sujets) a montré que 59% étaient éco-anxieux et a mis en évidence un conflit générationnel, 83% estimant que c'est la faute des adultes." (4)
Menace ou aubaine pour la transition?
"On oublie souvent que l'anxiété est une émotion mobilisatrice. Retrouve-t-on une certaine adaptation dans l'éco-anxiété ou une paralysie?", s'est demandé Alexandre Heeren. "Glenn Albrecht, philosophe de l'environnement, parle d'écoparalysie si les troubles fonctionnels empêchent les comportements pro-environnementaux et provoquent de la sidération. Avec Gordon Asmundson, nous avons développé la théorie 'Boucle d'or': on essaie de trouver le niveau d'éco-anxiété qui puisse activer les adaptations au changement climatique, les comportements pro-environnementaux."
Au-delà de l'éco-anxiété, on parle d'éco-émotions: la solastalgie (tristesse parce que l'environnement (dégradé) n'est plus aussi ressourçant qu'avant), la rage, la colère... "Si on manque de recherches sur l'éco-anxiété, il y a en a encore moins sur les 'éco-émotions'. Or, une myriade d'émotions devraient être clarifiées au niveau scientifique. Il y a un travail titanesque à réaliser!", estime-t-il.
Dans une étude encore à paraître, Alexandre Heeren et ses collègues (Contreras et al) ont vu 103 personnes une fois par jour, pendant deux mois. Ils ont été assez étonnés de constater que la colère en est ressortie comme un levier assez important de changement dans l'éco-anxiété aussi.
Que faire?
"C'est une quête, on est au point zéro pour construire quelque chose. En tant que scientifique, on n'a pas souvent l'occasion de travailler à l'émergence d'un nouveau phénomène. Comment faire pour que l'éco-anxiété et les éco-émotions ne se transforment pas en troubles fonctionnels, mais plutôt en bien-être pour l'individu et en transition pour la collectivité? Il est question de résilience et d'éducation, d'action, d'agentivité, de contrôle, de gestion de soi basée sur le sens, de futurs désirables, d'espoir et de nouveaux récits à créer."
"S'il y a une référence à lire", conseille-t-il, " c'est Tara Crandon (5), une clinicienne canadienne, qui donne des recommandations au niveau individuel, des micro- (relation sociale, communication dans la famille...), méso- (école, communauté, environnement local...), exo- (politiques, médias, société, environnement global...) et macro-systèmes (nouveaux récits pour se projeter dans le futur, culture, spiritualité, invite les artistes à agir...). Il y a donc encore un long chemin à faire, mais on est sur la route et on marche déjà."
1. UCLouvain.be, Teach the teacher, De l'égo à l'éco-anxiété, 12 décembre 2022
2. J Anxiety Disord 17 novembre 2022
3. Climatic Change 2022 ; 173(1-2): 15
4. Lancet Planetary Health 2021 ; 5(12): E863-73
5. Nature Climate Change 2022 ; 12: 123-31
Un arc-en-ciel dans la tête
"Chérir l'espoir", voilà comment on pourrait résumer les suggestions cliniques données par Clara Della Libera, psychologue clinicienne (ULiège). "Il faut faire face à l'ensemble des émotions des personnes éco-anxieuses: la colère par rapport aux adultes responsables de la situation, la colère contre soi, la tristesse, le deuil par rapports aux projections futures... Comment, en tant que psychologue, structure de soins et société, on va faire pour accompagner et accueillir ces émotions pour qu'elles s'expriment de la manière la plus fonctionnelle possible, c'est-à-dire qui prend soin à la fois de l'individu, de l'individu au sein de la société et de la société?"
Baudon et Jachens (1) ont fait une scoping review des interventions proposées dans la littérature. " Je rappelle qu'il n'y a encore aucune étude contrôlée randomisée sur la question. Ces auteurs proposent de réengager l'espoir, d'engager l'action et d'engager le support social. Comment garder espoir quand les médias parlent de 'suicide collectif', 'd'enfer climatique'? La question de l'espoir est importante quand on accompagne les personnes en souffrance vis-à-vis du réchauffement climatique puisqu'en tant que clinicien, on est en permanence mobilisé sur les questions de l'espoir et qu'il est difficile de faire face à quelqu'un qui le rejette en bloc."
L'espoir est déclenché par la perception qu'un objectif désirable est potentiellement atteignable: que voulons-nous? Avec quels efforts pour s'engager et se maintenir sur la voie (l'agentivité)? "C'est indépendant de tout récit dans lequel on s'inscrit: que je sois face à une maladie grave ou à l'effondrement de la civilisation, il y a toujours moyen de construire de nouveaux objectifs désirables et de chercher comment les rejoindre. L'espoir, c'est se nourrir des incertitudes qu'on a par rapport à l'avenir pour construire de nouveaux objectifs, des envies de faire des choses nouvelles."
C'est bon pour le moral
Frumkin et al énoncent trois raisons de cultiver l'espoir (2), précise-t-elle: "C'est bon pour la santé mentale et physique ; il peut motiver à l'engagement ; et il reste rationnellement justifié. L'espoir est un outil thérapeutique et son maintien, une responsabilité médicale."
Deuxième point: engager l'action. "Ceux qui s'engagent dans l'action collective ont des niveaux de dépression moindres, ils reçoivent un bénéfice secondaire. Il faut cependant considérer les privilèges et les contraintes: tout le monde n'a pas la possibilité de s'engager dans des actions collectives ou individuelles, et il y a un risque très important de burn out (ne pas engager les personnes dans des actions qui les brûlent)."
Troisième point, développer du support social et prendre soin des émotions qui sont douloureuses. "Par exemple, faire appel aux groupes de soutien:climactes.org (universités d'été consacrées à la lutte contre le réchauffement climatique et à la transition écologique et solidaire), terreveille.be (reconnecter l'individu aux autres et à la nature), conversations carbone (carboneetsens.fr)..."
"En fait, promouvoir l'espoir est juste, possible et bon pour la santé, l'action individuelle et collective participe à la santé mentale. Faire face est une question collective et non juste individuelle", conclut Clara Della Libera.
1. Int J Environn Res and Public Health 2021 ; 18(18): 9636
2. Current Opinion in Psychology, 2022
Éco-constellation
Éco-anxiété, solastalgie, écolucidité, écoclairvoyance...
"Il y a une constellation de concepts autour de l'éco-anxiété", note Gérald Deschietere. L'écocolère suggère la colère comme la capacité de prendre en charge son anxiété. Il faut aussi compter la culpabilité de ceux qui estiment ne pas en faire assez, et avec l'épuisement de ceux qui militent... Il faut prendre soin d'eux, je suis par exemple horrifié de tout ce qu'on dit de Greta Thunberg. Enfin, il faut de l'humilité."
Pour lui aussi, il est très important de lier action individuelle et collective, de pouvoir agir localement pour prendre en charge sa propre éco-anxiété.
"Je suis souvent fâché avec les médecins sur leur peu de conscience politique. Je ne demande pas qu'ils militent dans un parti, mais, comme médecin, il y a la possibilité d'agir sur les patients, les proches et les collègues pour construire un monde un peu moins mauvais que celui qu'on a reçu en héritage."
Que faire si on est confronté aux conflits intergénérationnels en consultation?
"Le rôle des soignants est de réunir les personnes pour atteindre un accord. Un des enjeux fondamentaux pour les décennies à venir, c'est notre capacité à être en désaccord et de continuer à se fréquenter. Ne soyons pas trop dur avec nous-mêmes, acceptons nos imperfections et celles des autres et tendons à aller vers un meilleur pour le climat. Dans les familles, il faut arriver à dire qu'on peut être en désaccord, tout en continuant à se supporter et davantage que ça si possible..."
Un message à méditer à l'heure des réunions de famille et d'amis, pour éviter qu'elles ne terminent en pugilat!