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L'avis est belge

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Sort enfin un dictionnaire des belgicismes, lequel rend grâce et réhabilite nos particularismes qui ne manquent pas de correction. Interview à l'occasion de "La langue française en fête", qui se déroule du 18 au 26 mars.

15 mars 2023

Dirigé par Michel Francard, professeur émérite de linguistique à l'UCL, auteur de nombreuses publications portant sur la variété du français dans la francophonie, lequel collabore au Petit Robert depuis 2008 et tient la chronique "Vous avez de ces mots" dans Le Soir, ce dictionnaire rassemble 2.000 belgicismes, de 'gros cou' à 'blinquer', en passant par 'lacquemant', 'frotte-manche' ou 'avoir les yeux comme des quiquines de poupousse'. Petit passage en revue de mots et d'expressions en compagnie de l'auteur.

Le Journal du médecin : "Fonds de grenier" serait un belgicisme?

Michel Francard: Les Français parlent plutôt de 'brocante' ou de 'vide-grenier'. Dans les articles, nous donnons la définition, les exemples et puis la transposition française. Nous expliquons l'origine du mot qui, en français de France, serait 'bric-à-brac'. Les Québécois utilisent 'garage sale' bien qu'il soit propre, mais c'est une transposition en anglais de 'vente de garage'.

La contamination du français de France où désormais 'sur Paris' a remplacé le 'à Paris', amène les francophones de Belgique à dire, par mimétisme conformiste, 'sur Bruxelles'. Soudain, les voilà devenus... flamands!

(il rit) Non, ce n'est pas du flamand. Cela vient d'un emploi extensif. J'ai fait deux chroniques dans Le Soir à ce sujet. Il s'agit d'une extension qui est purement... française. L'emploi de 'sur' à la place de la préposition 'à' est bien étayé par un long inventaire dans le dictionnaire. Ce dernier est particulièrement riche en exemples exprimant la position dans un lieu ('travailler sur Charleroi'), mais il illustre aussi des constructions où 'sur' introduit une destination ('déménager sur Namur'), une période de temps ('une évolution sur plusieurs années') ou même une finalité ('une grande demande sur le Coran'). Dans de nombreux emplois locatifs, 'sur' est associé à un toponyme, mais c'est loin d'être une contrainte absolue. L'introduction de noms communs donne lieu à une diversification des prépositions 'phagocytées' par 'sur': avec, vers, dans, pour. La prolifération de 'sur' est donc une "tendance lourde" en français contemporain.

L'avis est belge

Certains emplois de la préposition 'sur' marquant un mouvement vers une destination sont unanimement admis: fondre sur quelqu'un, se jeter sur son adversaire, marcher sur Rome, mettre le cap sur la Russie. Parallèlement, il n'y a rien à redire à 'aller sur ses 20 ans'. Voilà qui invite à l'indulgence pour des emplois comme 'aller sur Bruxelles', 'retourner sur Namur' ou 'déménager sur Liège'.

À cheval sur le vélo

On critique l'expression 'en vélo', or c'est exact puisqu'il s'agit d'un véhicule et pas d'un être animé comme un cheval: en voiture, en bateau, en avion, en moto...

Pure convention et le purisme, c'est l'arbitraire...

Le purisme, c'est la convention puisqu'il y a eu la Révolution, la République et... la Convention?

(rires) Sauf que j'espère qu'on ne guillotinera personne pour ces raisons.

Savoir et pouvoir: "Couvrez ce sein que je ne saurais voir" dans Tartuffe est exacte. On parle d'ailleurs de savoir-vivre et pas de pouvoir-vivre...

À nouveau, vous avez raison: certains Français pensent qu'en Belgique nous parlons mal, utilisant savoir pour pouvoir. Il n'y a qu'un seul emploi qui est vraiment belge, c'est-à-dire qui n'est pas répertorié en France, c'est avec un sujet qui n'est pas animé: "ma voiture ne sait pas redémarrer". Là c'est un belgicisme mais tous les autres sont répertoriés outre-Quiévrain chez les meilleurs auteurs, dont Molière.

Le marquoir, c'est aussi 'du belge'...

Lors du Mondial en Russie, je collaborais avec les gens du journal français L'équipe afin de réaliser un lexique du vocabulaire du football à l'occasion de France-Belgique et ils l'ont publié: les Français disent 'tableau d'affichage'...

Formateur?

Chez nous, il est utilisé dans un contexte politique, ce qui en fait sa spécificité supplémentaire.

Souper... au chicon

Déjeuner, dîner, souper. En France, en 'province', l'expression 'souper' pour 'dîner' est encore usitée comme en Belgique...

C'est typique d'un changement linguistique. Les aires linguistiques possèdent des centres innovateurs: en francophonie, il s'agit de Paris. À partir d'un centre innovateur, le changement se propage par ondes concentriques. Plus vous en êtes loin, plus tard parviennent les évolutions en cours. Ce qui explique les archaïsmes - ou perçus comme tels par certains - dans le français de Belgique ou dans les régions éloignées de France.

On n'a pas de certitude quant à l'origine du changement de 'dîner' à 'déjeuner' et de 'déjeuner' à 'souper'. Tout ce dont on est sûr est qu'il s'agit d'un changement d'habitude à Paris et qu'il s'est diffusé. Mais j'ignore pour ma part l'origine du changement. Ce qui est certain par contre, c'est que cela correspond à la nécessité d'avoir un repas plus tard le soir après l'opéra et les sorties du soir: en fait, on a décalé le souper.

Car déjeuner signifie que l'on ne jeûne plus. Ce qui est amusant, c'est que ce changement a même gagné l'Angleterre...puisque 'dîner' à remplacer 'supper' et 'lunch dinner'...

Mais ils ont tout de même gardé 'breakfast' (fin du jeûne).

Quant au chicon, certains Français du

Nord l'utilisent encore pour désigner 'leurs' endives...

On parle de 'chicon' non seulement dans le Nord de la France, mais aussi au Grand-Duché et... au Burundi. Et sans doute au Congo, mais je n'ai pu le vérifier. Tout cela se confond car en Belgique, le mot 'endive' est utilisé pour la scarole.

Mais c'est plus correct, puisqu'on parle de chicorée (faite à base de chicons), même en France, et pas d''envidorée'...

(rires)

C'est un dictionnaire de... Belges?

Non, c'est un dictionnaire réalisé par des linguistes, pas des nationalités, apatrides, du moins dans leur profession. (il sourit)

Frigolite et... déconstruction

La frigolite, c'est un mot 'bricolé'?

Polystyrène expansé. Ce mot est intéressant pour une autre raison: cela montre qu'en Belgique, nous avons un rapport avec tout ce qui est monde du bricolage, de la construction... que n'ont pas les Français. Le mot polystyrène expansé démontre qu'ils ne s'en servent pas tous les jours. Chez nous, frigolite prouve que cela fait partie du quotidien. Les mots désignent au fond des modes de vie.

'Chaud boulettes' amuse beaucoup les Français...

C'est très 'gai', en effet. (rires)

Il y a aussi le soquet d'une lampe, qu'ils appellent culot, ce qui est effet culotté. Les Français ne connaissent pas la bonbonne de gaz, seulement la bouteille...

(silence... souriant)

Les drèves sont une spécificité topographique du Nord, mais comme l'est également apparemment le béguinage, très belge...

Un type d'ordre qui a survécu plus longtemps chez nous qu'ailleurs ; mais nous n'avons pas intégré dans ce dictionnaire les éléments architecturaux, notamment.

Nous avons connu beaucoup de grands linguistes belges, comme Grevisse et Hanse. Bannissaient-ils leurs belgicismes?

Non, disons que s'ils n'ont pas plaidé pour les belgicismes, ils ne les ont jamais reniés: simplement, ils les ont placés hors de leur champ d'études.

Michel Francard. Dictionnaire des belgicismes. De Boeck Supérieur.

"Un Français de Paris ne perçoit pas ses propres francismes"

Une question de nombres et de chiffres, mais sans règlement de compte...

Le jdm: D'où viennent les 'soixante-dix' et 'quatre-vingt-dix' de nos voisins 'méridionaux'?

M.F.: C'est l'imbrication de deux systèmes, le décimal et le vicésimal, celui par vingt était plus répandu autrefois qu'aujourd'hui, surtout en France. Il existait même les trois-vingt à la place de soixante. Il y a d'ailleurs l'hôpital des 'Quinze-Vingts', à Paris, ancien hospice fondé au 13e siècle. Ce système datant du Moyen Âge a peu à peu reculé pour adopter une base dix. Ce système n'a jamais eu cours en Suisse apparemment, ni en Belgique.

Tout de même, nous utilisons le 'quatre-vingts'?

Oui, mais en Région wallonne, vous aviez 'huitante', en wallon comme en Suisse. Et à la bourse de Paris, les cambistes utilisent soixante, septante, nonante pour aller plus vite et être plus clairs.

N'aurions-nous pas un usage plus terre-à-terre pratique, voire flamand, de la langue française?

Oui, et cela se marque dans des expressions comme 'brique dans le ventre' que l'on n'utilise pas en France, comme d'ailleurs 'clé sur porte', remplacée par 'clé en main'.

Les Belges sont désormais populaires en France. Cela joue un rôle sur des mots ou expressions considérées comme désuets là-bas, et à nouveau utilisés, comme 'gai', justement?

Nous sommes en tout cas décomplexés, et l'on voit la résurgence en France d'un mot comme 'taiseux', qui avait pratiquement disparu de l'usage. Nous en avons parfois oublié, dans ce dictionnaire. Mais pour qu'un belgicisme apparaisse, il faut que quelqu'un vous le dise. Sinon, comment faire pour le percevoir? Comme un Français de Paris ou de 'province' ne perçoit pas ses propres francismes. C'est le cas de 'méritoirement', de prix démocratiques et même quelque chose de plus étonnant... carte blanche. Je savais qu'en France, on utilisait aussi 'tribune', mais on n'utilise absolument pas 'carte blanche'.

Le "Belge" serait-il une langue plus proche du coeur?

Des racines de l'enfance, de la connivence. Comme le sont tous les langages auxquels on s'identifie: on ne se reconnaît pas dans un langage artificiel ou une langue standard, mais dans des langues qui disent notre manière de vivre, de sentir le monde, de participer à la société. Tout cela, ce ne sont pas des mots pour des mots, mais des mots pour des réalités.

La langue française en fête, du 18 au 26 mars autour du thème "Dis-moi dix mots à tous les temps", au travers de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Infos: www.lalanguefrancaiseenfete.be.

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