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Contre-jour des morts

photo

Le réalisme magique que l'on attribue à la littérature, voire au cinéma sud-américain, s'applique à la photographie: celle de Graciela Iturbide, à découvrir à la Fondation A Stichting de Forest.

22 mars 2023

Photographe mexicaine, Graciela Iturbide privilégie le noir et blanc qui plonge certes le spectateur au coeur du Mexique actuel, mais dans une ambiance de dépression des années 30.

Cette série de photographies a été "prise" au milieu du peuple nomade seri arpentant le désert de Sonora. À son tour, la photographe a réussi à "capturer", apprivoiser les femmes de cette communauté aux allures de gitanes centre-américaines - les gitans refusant d'être photographiés de peur que, se faisant, l'on ne leur vole une partie de leur âme.

Une femme en jupe ample, autoradio à la main, arpente le désert piqueté de végétation dans ce qui rappelle une scène surréelle d'un film d'Emir Kusturica, entre "Le temps des gitans" bien sûr, et "Arizona Dream". Les visages burinés, les regards parfois inquiets, évoquent les photos de Walker Evans, photographe de la Grande Dépression. On est à la fois dans "Au-dessous du volcan" de Malcom Lowry - avec, en effet, comme la chronique d'une mort annoncée qui rôde, symbolisée par les oiseaux, et du fait de cette impression de torpeur -, et le réalisme magique de la littérature sud-américaine, voire des réalisateurs mexicains ("Como agua para chocolate" d'Alfonso Arau, d'après un roman de Laura Esquivel), sur fond d'images de figures carnavalesques grimaçantes, macabres et squelettiques du Jour des Morts au Mexique. Toujours dans ces photos du Sud du Rio Grande rôde une présence humaine réelle, figurative ou animale, ce qui tranche avec les photos américaines de Graciela Iturbide, plus abstraites, moins souillées, plus nettes, puritaines "à l'image" des États-Unis: "God Save America" proclame un mur, celui qu'on imagine opposé aux migrants mexicains...

Contre-jour des morts

Même lorsqu'elle photographie les cactus du jardin botanique d'Oaxaca, emmaillotés comme les nouveau-nés, ces angelitos qui n'ont survécu que quelques mois et qu'elle honore par ailleurs, c'est toujours la mort ou plutôt les âmes, défuntes ou pas, qui hantent ses photographies, comme les oiseaux qui la symbolisent... À moins que la grande faucheuse ne prenne les traits de ces femmes zapotèques si fières comme Nuestra Señora de las Iguanas, sorte de sorcière ou, qui sait?, symbole de la mort elle-même. Ce qui n'empêche une certaine ironie, par exemple lorsqu'une chemise cintrée pend au bout d'une branche, sous un ciel où plane aussi la silhouette d'un oiseau. Toute aérienne qu'elle soit, cette image a le même poids symbolique qu'une vanité.

Lignes d'ombre, jusqu'au 2 avril à la Fondation A Stichting à 1180 Bruxelles. Infos: www.fondationastichting.com.

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