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Durabilité dans les soins ambulatoires: que peuvent faire les médecins?

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La durabilité dans le secteur des soins de santé était le thème principal du dernier congrès de la Belgian association of ambulatory surgery (BAAS). Au-delà des constats alarmants tirés par Eveline DeCoster, conseillère au sein du cabinet de Zakia Khattabi (Ecolo), ministre fédérale du Climat et de l'Environnement, c'est la présentation du Pr Alain Kalmar (UGent), très terre à terre, qui a marqué les esprits.

Laurent Zanella - 24 mai 2023

Le Dr Eveline DeCoster plante le décor. " We need a new era of public health for our human planet. Ces mots, ce ne sont pas les miens, mais ceux de la London School of Hygiene and Tropical Medecine."

Son constat est clair: nous surexploitons nos ressources, qui sont limitées. "L'Université de Stockholm a mis au point un outil qui permet de mesurer quelles sont les limites à ne pas dépasser pour développer un futur durable pour les générations futures: le Planetary Boundaries Framework (voir image). L'outil propose neuf limites. Nous en avons déjà dépassé six. Les activités humaines sont notamment responsables du changement climatique, d'une perte de la biodiversité, ou encore d'émissions trop importantes de polluants environnementaux, à l'instar de plastiques. Il faut changer les choses."

Une star qui utilise un jet privé pour faire 100 vols de 6.000 km - ce qui représente 900 tonnes de CO2 émis - est plus écolo qu'un anesthésiste végan qui va en vélo au travail et qui utilise du desflurane.

La santé, grande consommatrice d'énergie

Le secteur de la santé, qui représente 10,9% du PIB de l'Union européenne - et même 11,1% en Belgique - doit apporter sa pierre à l'édifice. La Belgique a d'ailleurs promis une santé zéro carbone d'ici 2050. Une alliance entre pays européens a été faite en ce sens durant la COP26 de Glasgow.

"C'est un secteur important qui consomme beaucoup d'énergie", explique la dermatologue de formation. "En santé, l'empreinte écologique est influencée par l'utilisation de substances chimiques (perturbateurs endocriniens, PFAS, produits pharmaceutiques), de plastiques, ou encore de gaz anesthésiants."

Les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas en reste, mais il est plus compliqué de trouver des chiffres étayés en Belgique. On estime que le secteur des soins de santé est responsable de 5,5% des émissions en Belgique, contre 4,4% à l'échelle mondiale. L'essentiel de ces émissions provient de la chaîne d'approvisionnement (75%).

Les actes nécessaires

Comment réduire son empreinte écologique à l'échelle d'un hôpital? "On peut par exemple améliorer la gestion des déchets", explique Eveline DeCoster. "Ces dernières années, la tendance est d'utiliser du matériel à utilisation unique. Il faut revenir à l'utilisation de matériel réutilisable. 5% des déchets industriels sont issus du secteur des soins en Belgique."

La conseillère de la ministre fédérale de l'Environnement estime qu'il faut stimuler l'économie circulaire. "La Belgique a lancé un projet: Belgium Builds Back Circular. Des fonds sont disponibles pour les hôpitaux. Une étude a par ailleurs été demandée à l'UGent pour essayer de réduire l'utilisation de matériel à usage unique au sein des hôpitaux."

Enfin, concernant l'utilisation de produits chimiques, Eveline DeCoster prône une utilisation réfléchie et un contrôle en amont, dès la conception des outils. "Il faut éviter d'utiliser des substances polluantes ou nocives dès la conception des outils et mieux contrôler le marché. Et permettre d'utiliser les substances chimiques uniquement si elles sont nécessaires."

L'impact du bloc op' sur le climat

Les conseils d'Eveline DeCoster sont peut-être utiles pour le management, mais que peuvent faire les médecins au quotidien? "Tout le monde est au courant des problèmes environnementaux, de l'appauvrissement des écosystèmes. Entre la savane et le désert, ce sont deux degrés de différence. Il est plus urgent qu'on ne le pense de réduire les émissions de CO2. Nous n'avons pas le luxe d'attendre. Nous vivons une urgence climatique", estime le Pr Alain Kalmar, chirurgien-anesthésiste actif à l'hôpital St Jan de Bruges et professeur à l'UGent. "Que peuvent faire les médecins face à cela?"

Pour répondre, l'homme prend l'exemple de sa propre spécialité. "Le Global warming potential, permet de comparer les impacts sur le réchauffement climatique de différents gaz à partir du dioxyde de carbone (CO2), qui est l'étalon de base. Ainsi, le potentiel réchauffant du méthane est 28 fois supérieur au CO2 sur une durée de 100 ans. Le protoxyde d'azote, 273 fois supérieur. Les agents anesthésiques volatils polluent également, parfois davantage: 130 fois plus que le CO2 pour le sevoflurane, 510 fois plus pour l'isoflurane et 2.540 fois plus pour le desflurane."

L'outil propose neuf limites. Nous en avons déjà dépassé six. Les activités humaines sont notamment responsables du changement climatique, d'une perte de la biodiversité, ou encore d'émissions trop importantes de polluants environnementaux, à l'instar de plastiques.
L'outil propose neuf limites. Nous en avons déjà dépassé six. Les activités humaines sont notamment responsables du changement climatique, d'une perte de la biodiversité, ou encore d'émissions trop importantes de polluants environnementaux, à l'instar de plastiques.

Ainsi, un anesthésiste qui, 40 heures par semaine, utilise un ancien poste de travail, avec un haut débit de gaz frais et du desflurane, va émettre l'équivalent de 56 tonnes de CO2 dans l'air. "C'est incroyable, mais c'est vrai", commente le Pr Kalmar.

Prenons l'exemple d'une intervention chirurgicale. Une procédure d'appendicectomie émet entre 11 et 15 kg de CO2. L'anesthésie peut représenter, si l'on utilise du desflurane, entre 388 et 1.165 kg de CO2. L'équivalent d'une centaine de procédures. Même avec du sevoflurane, le gaz anesthésiant le moins polluant, les émissions atteignent 16 kg de CO2, soit plus que la procédure elle-même. "Une anesthésie intraveineuse totale (AIVT ou TIVA en anglais) au propofol de 60 minutes - ce qui est long pour appendicectomie - représente par contre 0,3 kg de CO2 émis. On voit donc rapidement ce qu'il faut privilégier. En anesthésie, si l'on veut faire des progrès écologiques, il faut se passer d'agents anesthésiques volatils."

Pour convaincre les plus sceptiques, le Pr Kalmar a réalisé un exercice de comparaison édifiant. Un an d'anesthésies, soit 2.000 heures de pratique, représente 600 kg de CO2 émis pour la TIVA, contre 16 tonnes pour le sevoflurane avec une station économe, 110 tonnes pour le gaz hilarant, et 2.100 tonnes pour le desflurane. "Une star qui utilise un jet privé pour faire 100 vols de 6.000 km - ce qui représente 900 tonnes de CO2 émis - est plus écolo qu'un anesthésiste vegan qui va en vélo au travail et qui utilise du desflurane."

Le médecin est clair: il faut arrêter l'utilisation de gaz hilarant s'il n'est pas indispensable et réduire l'utilisation des autres gaz au strict nécessaire. Son dernier argument est économique. "L'économie réalisée est un bon moyen de convaincre les hôpitaux. Si le management souhaite investir intelligemment, privilégier le propofol (TIVA) est un bon choix." Le Pr Kalmar a en effet analysé l'impact de l'utilisation de la TIVA contre celle du sevoflurane au cours de 17.682 procédures d'une durée moyenne de 92 minutes. L'utilisation du sevoflurane émet 426 tonnes de CO2 et coûte environ 131.000 euros à l'hôpital, contre 12,5 tonnes de CO2 et environ 48.000 euros pour la TIVA. Échec et mat.

Dix astuces pour un bloc op' plus vert

Le Pr An Teunkens, anesthésiste à l'UZ Leuven, a repris la règle des 5R (refuser, réduire, réutiliser, recycler et rendre à la terre) pour imaginer dix conseils pour un bloc op' plus vert.

1. Être davantage responsable, apporter sa pierre à l'édifice ;

2. Résister ou refuser les propositions qui sont superflues, non écologiques ;

3. Réduire le gaspillage, mieux gérer les déchets hospitaliers, en privilégiant un tri de qualité, en réduisant l'utilisation des gaz anesthésiques notamment, l'eau chaude au bloc'op, etc. ;

4. Réutiliser, en privilégiant les matériels à usage multiple plutôt qu'à usage unique (bonnets, masques, gants, draps, etc.) ;

5. Recycler. L'UZ Leuven recycle par exemple le plastique en granulé qui est ensuite utilisé pour fabriquer des jouets ;

6. Réparer plutôt que remplacer ;

7. Repenser les procédures, les protocoles de soins préopératoires. Penser aux consultations virtuelles dans le parcours de soins pour le suivi, augmenter le nombre d'hospitalisations de jour, plus écologiques que les hospitalisations classiques ;

8. Revoir et rationaliser les packs chirurgicaux, les sets d'instruments ;

9. Miser sur la recherche, notamment sur l'e-santé qui peut contribuer à la neutralité carbone du secteur des soins de santé ;

10. Reach out, partager les expériences, les idées, la formation. Il ne faut pas travailler sur son ilot, mais partager, collaborer.

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