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Un bon d'État vraiment historique!

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Par son montant, bien sûr, pour sa durée d'un an à peine, mais aussi par les réactions qu'il suscita, notamment de la part de plusieurs banquiers: oui, ce bon d'État au rendement fort généreux de 2,81% net fut un véritable évènement. Pas seulement pour le petit épargnant.

21 septembre 2023

On aurait, voici peu encore, pu qualifier le bon d'État de "relique barbare", pour utiliser l'expression légendaire de l'économiste britannique Keynes à propos de l'or. Avec des taux d'intérêt au plancher depuis de longues années, le bon d'État semblait appartenir au passé. Tel fut d'ailleurs le cas en 2020 et 2021 (lire le cadre "Moins de 4 millions en 2019...").Le rebond des taux le ramena à la vie l'an dernier et plus encore au premier semestre de cette année. Mais on s'exprime ici comme là en centaines de millions d'euros. C'est dire à quel point les 21,9 milliards (21.896 millions exactement) de l'émission clôturée le 1er septembre explosent le compteur!

Banquiers agacés

Gratifié d'un précompte ramené de 30 à 15% et offrant dès lors un rendement net de 2,805% (3,30% - 15%), communément arrondi à 2,81%, le bon d'État avait-il vraiment pour but, dans l'esprit du ministre des Finances Vincent Van Peteghem, de taquiner les banques pour les inciter à accroître le rendement proposé sur leurs carnets de dépôt? Si tel est le cas, c'est raté, a-t-on largement affirmé: aucune des quatre grandes banques (Belfius, Fortis, ING et KBC) n'a bougé. Contrairement à quelques institutions de moindre taille: Argenta a aussitôt lancé un compte à terme à un an offrant le même rendement, tandis que Beobank poussait le sien à 2,84%.

Raté, vraiment? Pas sûr. On imagine en effet mal les banquiers réagissant aussitôt, exposant ainsi leur éventuelle contrariété au grand jour et donnant une impression de docilité qui ne leur sied guère, n'est-ce pas? Si l'on en juge par les déclarations diverses dont ils se sont fendu, par contre, il est clair qu'ils furent pour le moins agacés. On se souvient du patron de Belfius déclarant dans un premier temps que les 3,5 milliards ainsi échappés de la banque ne lui posaient pas de problème. Mais affirmant un peu plus tard que si les banques voient leurs liquidités fondre, elles vont devoir prêter moins ou plus cher. Un faux-pas de la part d'un banquier appartenant au secteur public, ont estimé certains dans le monde politique. On avait déjà entendu le patron de KBC critiquer le précompte réduit, tandis que son alter ego chez Fortis soulignait qu'un nouveau bon d'Etat devrait subir trois corrections allant dans le sens d'une concurrence plus saine. Oui, les banquiers ont bel et bien été franchement titillés!

L'État se finance moins cher avec le bon! Intéressante illustration de ce qu'on appelle gagnant-gagnant.

Une bonne affaire pour l'épargnant...

Si le bon d'État fut un énorme succès, c'est en raison d'un rendement d'autant plus généreux qu'il était gratifié d'un précompte mobilier réduit de moitié. Une bonne affaire dès lors pour l'épargnant... au prix d'une concurrence déloyale? Cette insinuation de certains banquiers est exacte sur le plan formel: un produit bancaire similaire, soit un bon de caisse ou un compte à terme à un an, est soumis à un précompte de 30%. Pour arriver à un rendement net de 2,81% la banque Argenta a ainsi dû consentir un taux brut de 4,01%. Cela étant, il faut rappeler que le produit ponctionné par le bon d'Etat, soit le carnet de dépôt, bénéficie lui aussi d'un précompte réduit de 15%... au-delà des premiers 980 euros de revenus qui sont, eux, exempts de précompte. Ceci correspond à un dépôt de plus de 65.000 euros pour un taux de 1,5% (0,50% de base + une prime de fidélité de 1%). Avec le seul taux de base, on arrive à près de 200.000 euros.

L'argent placé sur un carnet de dépôt est disponible à tout instant ; il n'est pas bloqué pour un an comme avec le bon d'Etat, ont souligné certains. C'est exact, mais c'est très théorique: comme une action ou une obligation, un bon d'Etat est une valeur mobilière qui peut se revendre du jour au lendemain. Mais avec une possible moins-value si les taux d'intérêt remontent, ont averti d'autres. Cela aussi est vrai... en théorie. La flambée des taux d'intérêt a entraîné un véritable krach des obligations en 2022: -16,2% au niveau mondial. Mais ceci concerne essentiellement les obligations à 10 ans. Pour un bon échéant un an plus tard à peine, une moins-value digne de ce nom supposerait une flambée des taux confinant à la fin du monde!

... et pour l'État?

Si l'épargnant a fait une bonne affaire, cela signifie-t-il que l'État en a fait une mauvaise, en consentant un taux trop élevé? On pourrait intuitivement le penser. Plusieurs éléments de réponse. Le précompte d'abord. Réduit, oui, mais précompte de 15% quand même sur de l'argent qui, placé en carnet de dépôt, n'en subissait pas. Jean Deboutte, le patron de l'Agence de la dette, estime que ceci fera rentrer entre 60 et 100 millions l'an prochain dans les caisses de l'État. Il y a autre chose: à la manière du bon Leterme de 2011 (lire le cadre "Douze ans après le bon Leterme"), mais dans des circonstances beaucoup moins dramatiques, le bon d'État Van Peteghem a envoyé un signal: l'épargne est abondante en Belgique et l'État peut aisément y faire appel. De quoi compenser, en quelque sorte, une dette publique fort élevée. D'où une petite détente des taux, synonyme de petites économies.

Plus fondamentalement, le taux de 2,81% est-il trop généreux? On ne peut comparer avec les obligations (appelées OLO) que l'État a émises au même moment, à 3% pour 10 ans et 3,3% pour 30 ans: c'est du long terme et cela n'a rien à voir. Qu'en est-il du court terme? Les deux certificats de Trésorerie à 4 mois émis au début septembre concédaient des taux de 3,54 et 3,58%, dans le sillage des certificats émis en août. En juin, une échéance à un peu moins d'un an affichait 3,40%. Soit beaucoup plus que le bon d'État. La conclusion est limpide: l'État se finance moins cher avec le bon! Intéressante illustration de ce qu'on appelle gagnant-gagnant.

Moins de 4 millions en 2019...

L'émission de bons d'État à cinq et huit ans, les plus courants, fut suspendue en 2014, quand leur taux tomba en-dessous de 1%. En réalité, le pays émit encore un bon à 8 ans en mars 2015, qui affichait un rendement symbolique de 0,3% et qui récolta royalement... 649.000 euros. Seul des bons à 10 ans furent encore proposés les années suivantes, dont la récolte s'amenuisa au fil des années, avec pour "record" moins de 4 millions d'euros en 2019. Contre 10 l'année précédente et un peu moins de 20 en 2017, des totaux déjà très modestes en regard des 142 millions de 2012.

Alors que le rendement des emprunts publics virait au rouge, l'émission de bons d'État fut carrément suspendue en 2020 et 2021. Le rebond des taux redonna vie à ce marché l'an dernier, le rendement du bon à dix ans passant de 1,3% en juin à 2,4% en décembre, celui du bon à 5 ans de 0,7 à 2% durant le même écart de temps. Récolte de l'année 2022: 108,7 millions, au plus haut depuis 10 ans. La hausse sensible des taux dopa encore les bons d'Etat cette année, avec le bon à trois ans en vedette: celui émis en mars, à 2,6%, récolta à lui seul 218 millions. On comprend que le rendement de 3,30% offert en août, avec un précompte réduit qui plus est, ait été considéré comme fort attrayant.

Douze ans après le bon Leterme...

Novembre 2011: à la faveur d'une crise politique sans précédent, le monde financier se souvient soudain que la situation financière de la Belgique n'est pas brillante: une dette publique parmi les plus élevées du monde et une crise financière qui a fait vaciller le secteur bancaire en 2008. Tandis que Fortis a trouvé son salut en tombant dans l'escarcelle de BNP Paribas, Dexia a dû être sauvé par les États, majoritairement belge et minoritairement français. Pour faire face au bilan désastreux de l'institution, l'État belge a dû consentir une garantie d'État de plus de 90 milliards d'euros!

Cette situation se rappelle au bon, ou plutôt mauvais, souvenir des investisseurs internationaux à la fin 2011, quand il apparaît que le pays reste sans gouvernement depuis plus de 500 jours, suite aux élections de juin 2010. Un chiffre rond qui sonne l'alerte. Le gouvernement Di Rupo sera finalement formé le 6 décembre, après 541 jours "sans", un record mondial! Quelques semaines plus tôt, la Belgique est dans le collimateur des investisseurs (ou spéculateurs) internationaux, avec un rendement exigé de la part des obligations de l'État en très forte hausse: pas loin de 6%, alors que l'Allemagne peut se contenter d'offrir quelque 2,5%. Un écart beaucoup plus élevé qu'à l'ordinaire, un écart de quasi-panique même.

En affaires courantes, le gouvernement Leterme décide de frapper l'imagination (et le moral) de ces spéculateurs en démontrant que le pays peut, en cas de besoin, mobiliser l'abondante épargne de sa population. Sous-entendu: il n'est donc pas à la merci des investisseurs internationaux, comme la Grèce ; ne confondez pas! Ce sera le bon Leterme, décliné en trois échéances. Affichant un taux brut de 4%, inférieur au rendement alors exigé de l'État belge au niveau international, mais fort supérieur à la rémunération de l'épargne en Belgique, le bon à cinq ans fera un malheur, avec 4,7 milliards récoltés, les bons à trois et huit ans ramassant pour leur part un gros milliard. Et ceci en quelques jours à peine. De quoi calmer la spéculation! Le bon d'Etat et les épargnants ont-ils "sauvé le pays de la ruine", comme écrit récemment par un commentateur? C'est peut-être un peu excessif, mais pas vraiment faux.

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