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L'invalidité coûte 21 milliards

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Les Mutualités libres organisaient le 23 novembre un symposium sur l'incapacité de travail. État des lieux avec Luk Bruyneel, Lead Scientific and Economic Matters et Sébastien Alexandre, Lead Representation.

30 novembre 2023

Les Mutualités libres ont distillé d'emblée quatre messages clés: l'incapacité de travail (IT) est une souffrance pour le "titulaire" qui va au-delà de la maladie elle-même, l'IT est une charge grandissante pour la Sécurité sociale, le système de gestion de l'IT est sous forte pression et une ambitieuse politique de gestion de l'IT est indispensable.

20% des dossiers d'incapacité primaire se traduisent par la mise en invalidité (plus d'un an donc). Pour l'entrée en incapacité de travail les causes liées aux troubles psychiques (surtout la dépression et l'anxiété) ont énormément augmenté (de 15% en 2022). Ensemble avec les troubles articulaires et squelettiques (24%) et les "facteurs influant sur l'état de santé" (surtout le burn out) (19%), on arrive à près de 60% des causes. Un tiers de ces personnes au moins étant en incapacité font un passage en invalidité.

Examinant ces trois causes principales, quant au profil des malades qui sont membres des Mutualité libres (un peu plus de deux millions de Belges) et en invalidité, on observe d'énormes différences d'âge, de sexe et de statut professionnel.

Plus de femmes

Globalement, les femmes sont beaucoup plus concernées par l'invalidité que les hommes: 62/38% pour la dépression et 56% pour les troubles musculosquelettiques. En matière d'invalidité liée au burn out, le rapport est de 67/33 au détriment des femmes.

La dépression concerne pour plus de la moitié des cas les 30-49 ans. Les 50-59 ans comptent pour 41% des troubles musculo-squelettiques. Les 30-39 et 40-49 ans arrivent en tête pour le burn out (autour de 30% chacun).

Parmi les cas d'invalidité pour cause de dépression, les employés sont plus représentés (55,7% d'employés contre 36,6% d'ouvriers et seulement 7,6% d'indépendants). Concernant les troubles musculosquelettiques, c'est quasi l'inverse: 58% d'ouvriers et 30% d'employés (11% d'indépendants). Le burn out touche également beaucoup plus les employés (72%) que les ouvriers (22%).

On observe que les indépendants sont sous-représentés dans ces chiffres, sans doute ne peuvent-ils pas se permettre d'arrêter le travail mais ils ne sont probablement pas pour autant en meilleure santé psychique ou "musculosquelettique"...

Les personnes en IT sont très malades

Souffrance: les titulaires d'IT sont plus gravement malades que le reste de la population. Les malades chroniques sont surreprésentés dans l'invalidité (58% en 2016). Par exemple, les personnes en IT sont 32% à souffrir de dépression contre 6% dans la population générale et 24% à souffrir d'hypertension artérielle contre 11%. De même la morbidité augmente au fur et à mesure que l'invalidité évolue sur un temps long.

Les dépenses de santé des personnes en invalidité montent en flèche (x3 à x4) lorsqu'elles émargent de l'incapacité primaire. Par exemple, pendant les six premiers mois d'IT, les dépenses annuelles de santé passent de 2.563 à 9.824 euros pendant la période d'incapacité primaire (première année), à comparer avec les dépenses de la population générale (1.790 euros - chiffres 2016). Après 12 mois d'invalidité, les dépenses sont multipliées par 3,2 (de 4.121 à 13.374 euros). Notons qu'avant même de tomber en IT, ces personnes avaient déjà des dépenses de santé plus importantes.

Moins heureux que le reste de la population

Satisfaction par rapport aux conditions de vie: en matière de ressenti (situation générale, relationnelle et financière), les personnes en IT ont systématiquement des scores inférieurs aux autres catégories. Ainsi, selon Statbel, les étudiants sont 52% à être "toujours heureux" et 26% "la plupart du temps heureux", les pensionnés (51% toujours heureux/7% la plupart du temps), les travailleurs (64%/8%), les chômeurs (38%/8%). Les personnes en IT de longue durée ont les scores de satisfaction les plus bas: 29/3%.

Charges pour la Sécu: le nombre de personnes en IT de plus d'un an a doublé entre 2002 (209.758) et 2021 (485.435). Le contingent des personnes nées entre 1955 et 1965 est important. Elles ont aujourd'hui entre 58 et 68 ans. Elles sont proches de la pension (ou déjà pensionnées) et ont un pourcentage plus important de développer une pathologie. La démographie est la plus forte variable explicative à l'invalidité: 23% des 50-64 ans sont en IT.

L'évolution 2018-2022 indique que les cas de surmenage explosent parmi les affiliés aux Mutualités libres émargeant à l'IT: +74%. Malaise et fatigue (+56%) stress (+40%) et "syndrome de la coiffe des rotateurs" (+50%) suivent. Les personnes en IT lient leur problème le plus souvent à l'environnement de travail. La croissance 2018-2022 des nouveaux certificats médicaux d'IT primaire liés au burn out se retrouve dans les secteurs suivants: éducation et hébergement (+106%), hôpitaux (+104%), aide sociale et soins de santé (+84%), secteur socio-culturel (+80%), transport et logistique (+70%), industrie hôtelière, construction (+68%), aide familiale et aux personnes âgées (+56%).

Seulement un Belge en IT sur neuf reprend le travail à temps partiel après la période d'incapacité.

Les ménages ayant deux enfants au moins et nécessitant des besoins spéciaux sont plus représentés en IT que les ménages sans enfants ayant des besoins spéciaux.

Manque à gagner pour le fisc

Coûts pour la Sécu: entre 2000 et 2021, si les coûts en IT primaire ont triplé (de 690 millions à plus de deux milliards environ), les coûts de l'invalidité (plus d'un an de maladie) ont explosé d'un peu plus de deux milliards d'euros par an à près de huit milliards (dix milliards pour les deux postes). Mais ceci ne concerne "que" les coûts directs. Si on additionne le manque à gagner en termes d'impôts directs et indirects (TVA...) liés à ces personnes en invalidité, l'ardoise se monte à 21 milliards en 2019 même si en pourcentage du PNB, ce n'est que 2,4% environ (pour près de 30% pour la Sécu et 13% pour les seules pensions). Sans compter que si ce travailleur en IT était expérimenté, l'entreprise aura beaucoup de mal à le remplacer ou en former un autre.

Par Région, la Région wallonne est la plus impactée: l'IT pèse 14% de l'emploi wallon contre 9% environ en Flandre et à Bruxelles.

Quatre leçons de l'OCDE

L'Autrichien Christopher Prinz, senior policy analyst à l'OCDE, a mis en exergue les cinq leçons de l'incapacité de travail de longue durée:

1. Sortir de l'IT est presque impossible ;

2. Il est très difficile d'évaluer avec précision qui peut ou ne peut pas (re)travailler (différence entre santé et handicap) ;

3. L'intervention précoce (max 5-6 mois) est essentielle en matière d'IT ;

4. Intégrer l'IT dans l'ensemble des politiques de santé est indispensable.

Objectifs d'ici 2030 (propositions Mutualités libres)

Réduire de 10% les entrées en IT (élargissement de l'autonomie des conseillers en prévention, allègement du travail des médecins conseils, plus de collaboration Fédéral/Régions).

Amélioration de l'accompagnement des ayants droit par optimisation du système (revoir la notion d'IT primaire et invalidité, meilleure compréhension par le malade de son trajet de réinsertion, numérisation du secteur de l'IT).

Renforcer la reprise du travail à temps partiel et mettre en place plusieurs taux d'incapacité.

Mener un audit en 2030 pour examiner l'amélioration par rapport à 2020 (renforcement de l'expertise scientifique de l'IT, élargir les croisements de données).

Comment tout bascule

Frédéric Conti, psychologue du travail attaché à l'hôpital de Rouen et membre du réseau "Souffrance et travail" conte l'exemple de "Madame B", 59 ans, psychologue "dynamicienne". Elle a basculé dans l'IT suite à un accident de voiture, qui a entamé une partie de ses capacités sensorielles. A contrario, c'est le surmenage au travail qui a vraisemblablement altéré ses capacités d'attention et d'appréciation des distances lors de l'accident. Maltraitée psychologiquement lors de son séjour à l'hôpital, elle a été licenciée pour inaptitude au travail. La charge psychologique de son aventure va rendre extrêmement complexe un quelconque retour au travail.

Plan fédéral de retour au travail

En même temps que Frank Vandenbroucke lance une campagne de communication nationale auprès des personnes en incapacité de travail de longue durée, pour les informer des différents itinéraires disponibles pour retourner au travail, existe, au niveau fédéral sous l'égide des principaux ministres concernés (Affaires sociales, Emploi, PME et indépendants), un Plan fédéral de santé mentale au travail. Charlotte Leclère, psychologue clinicienne et cheffe de programme santé mentale au SPF Sécurité sociale, a précisé que l'observation de bonnes pratiques de remise au travail est une condition nécessaire mais pas suffisante pour le retour au travail. L'approche intégrée est indispensable. Le médecin du travail est sous-utilisé et méconnu. Elle plaide pour une "all in policies".

Xavier Brenez, directeur-général des Mutualités libres
Xavier Brenez, directeur-général des Mutualités libres

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