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Érik Orsenna: "Au pays de Descartes, la science est désormais critiquée"

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Économiste, académicien et écrivain, Érik Orsenna vient de sortir "La cinquième saison", un conte vénitien aux allures de parabole. Il est également, depuis quelques années, ambassadeur de l'Institut Pasteur.

21 octobre 2024

Mêlant, dans cette fable au coeur de la Cité des Doges, amour de la musique et des Quatre Saisons de Vilvadi en particulier - dont on célébrera l'an prochain le 300e anniversaire - et préoccupations environnementales, Érik Orsenna, économiste spécialiste des matières premières, est aussi, on le sait moins, ambassadeur de l'Institut Pasteur. Il évoque, pour Le journal du Médecin, ses préoccupations, notamment médicales.

Le journal du Médecin: Étonnant, vous écrivez une "histoire d'eau" dans la patrie de Casanova?

Érik Orsenna: (il rit) Oui, mais il s'agit moins de domination que d'accord, d'alliance plutôt que de compétition. J'ai choisi Venise pour filer la métaphore que nous sommes tous dans le même bateau. Je possède une âme de marin, et la morale de ce livre est d'affirmer qu'il faut se conduire sur terre comme sur mer, en humilité et avec l'esprit d'équipage, sinon on se noie. J'ai appris à naviguer en même temps que j'apprenais à écrire. À l'âge de huit ans, j'étais seul sur un mini bateau de bois et en même temps, je commençais à raconter des histoires. Sur la mer comme sur la page blanche, il n'y a pas de route. Il faut créer sa voie. Je ne supporte pas les autoroutes. Je suis ivre de liberté...

Vous êtes spécialiste des matières premières, on l'oublie souvent, l'eau en est une...

Oui. L'eau, comme disait Pasteur, c'est 80% des maladies. L'eau, c'est la vie, l'eau c'est la mort. L'eau, c'est la mort en termes de santé et en termes de possibilité de guerre qu'elle peut engendrer. Je suis professeur à l'École de Guerre sur ces questions, où j'évoque notamment la tension énorme entre l'Égypte et l'Éthiopie à propos du Nil, au Proche-Orient avec le Jourdain notamment, et le Litani entre Israël et le Liban, entre la Turquie et l'Irak, le Tigre et l'Euphrate.

Humiliation et humilité

Que représente pour vous le fait d'être ambassadeur de l'Institut Pasteur?

Une humiliation, d'abord! Élu à l'Académie française à la place du Commandant Cousteau que j'avais connu et qui était marin comme moi, mais dont le siège correspondait également au fauteuil de Pasteur, dont je ne connaissais pas l'histoire et l'oeuvre. Mon voisin de séance, François Jacob, m'a engueulé pendant 12 ans, trouvant que c'était une honte de s'asseoir à la place de Pasteur sans rien connaître de son travail. Donc, j'ai bossé comme un fou pendant dix ans et j'ai écrit une biographie de Pasteur. D'autant que ma femme est médecin, tout comme mon frère, et que ma fille est infirmière. J'aurais pu vivre sans savoir comment marchait la vie. Mon prochain livre, qui sortira en mars, à la suite de mes travaux sur les fleuves, est consacré à ces fleuves qui coulent en nous à travers le sang, la lymphe, le liquide céphalo-rachidien, les larmes, etc. Au travers de cette formidable analogie du corps et la planète: l'eau, c'est 70% de notre corps. Nous-mêmes sommes la planète. Je m'étais déjà penché sur les questions médicales liées à l'eau dans "Géopolitique du moustique". J'ai fait ce livre "La terre à soif: à la rencontre de 33 fleuves du monde" et, quatre ans plus tard, je sors ce livre en mars prochain sur tout ce qui circule en nous que j'écris avec mon épouse médecin (lire, ci-dessous, les premières lignes en exclusivité pour Le journal du Médecin).

En tant qu'ambassadeur de l'Institut Pasteur, je participe à tous les Pasteurdon, je suis le 'reporter' des chercheurs afin de mettre en avant leur travail et tous les domaines de recherche, notamment au niveau des maladies dégénératives.

En quoi consiste votre rôle d'ambassadeur?

Le rôle d'ambassadeur va prendre de l'ampleur. Bien entendu, je participe à tous les Pasteurdon, opération de générosité en faveur de la recherche, mais je vais surtout tenter d'expliquer le plus clairement possible le travail des chercheurs. Je vais être le 'reporter', le journaliste des chercheurs, afin de mettre en avant leur travail qui parait souvent obscur et leurs motivations, mettre en exergue tous les domaines de recherche de l'institut Pasteur, notamment au niveau des maladies dégénératives. Rendre compte en même temps des problèmes que connaissent les chercheurs. Parler du temps de la recherche: on en revient à "La cinquième saison", mon petit conte, et à cette notion de temporalité ; le temps de la recherche n'est pas celui des politiques: c'est le hiatus entre recherche appliquée et recherche fondamentale. Évoquer les nouvelles dimensions de la recherche que l'IA permet: toutes ces articulations me ravissent. Étant d'une intelligence moyenne, mais d'une curiosité infinie, si je ne comprends pas un concept scientifique, c'est que les scientifiques ne parviennent pas à me l'expliquer. Mais ils doivent être en mesure de vulgariser leurs propos afin que je puisse à mon tour les transmettre au plus grand nombre.

Mon travail sera également de mettre en avant la relation d'un pays avec la science. Car au pays de Descartes, la science est désormais critiquée, et surgissent des vérités alternatives. J'ai personnellement été menacé de mort parce que j'étais favorable au vaccin. Et de manière générale, les réseaux sont une catastrophe pour la science, on l'a vu avec Raoult.

Mais vous n'avez rien mis en place pour le bicentenaire en 2022?

Si, nous avons organisé de nombreuses réunions et des colloques partout en France, et notamment avec l'Académie des sciences, de pharmacie et l'Académie vétérinaire. Je suis d'ailleurs depuis membre associé de l'Académie de pharmacie et membre associé de l'Académie vétérinaire. N'oublions pas que Pasteur a passé les trois quarts de sa vie à s'occuper des animaux.

Ce jour-là, je regardais la construction d'un barrage sur le Mékong. Soudain, dans l'assourdissant vacarme des engins de chantier, j'entendis la voix de ma femme : " C'est pareil ". Je me retournai. Elle avait fermé les yeux. " Écoute. Le sang, quand on lui rétrécit le passage, quand les artères commencent à se boucher, le sang fait exactement le même bruit. Écoute, tu entends la différence avec ce matin à Luang Prabang : le fleuve était libre, ici, on l'emprisonne. Il est malheureux. Écoute. "

Il faut vous dire que ma femme, Isabelle, est médecin, médecin vasculaire. Depuis 35 ans, elle promène une sonde sur des êtres humains. Elle ne se contente pas de scruter son ordinateur, elle tend aussi l'oreille. Car chaque flux a sa musique, dont certaines pas du tout rassurantes.

C'est en rentrant à Vientiane, au milieu d'une forêt de tecks, que l'idée nous est venue. Au fond, elle et moi, le médecin et l'écrivain reporter, nous faisions le même métier : je m'occupais des grands fleuves, ceux qui irrigue la planète ; elle prenait soin des plus modestes, ceux qui transportent l'oxygène et la vie jusqu'aux extrémités de nos corps. Nous allions écrire deux livres : le premier sur la fragilité des grands fleuves, le second sur ces rivières minuscules qui coulent en nous. Quelque chose nous disait que ces deux échelles allaient se parler, que le tout petit allait avoir des choses à dire au plus grand et réciproquement.

Selon de vieilles pensées, le tout est inscrit dans le microcosme. De là vient notamment la vérité des jardins.

Érik Orsenna. La cinquième saison: un roman vénitien. Robert Laffont.

Érik Orsenna: "Au pays de Descartes, la science est désormais critiquée"

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