Les dérives d'une société 'écrans'

La neurologue et neurophysiologiste Servane Mouton signe un petit livre édifiant sur l'impact des écrans sur la santé.
Coprésidente de la Commission sur l'impact de l'exposition des jeunes aux écrans, commission qui a rendu son rapport au président français Emmanuel Macron en avril dernier, Servane Mouton alerte, dans un opuscule percutant intitulé "Écrans, un désastre sanitaire", sur les conséquences de la révolution numérique, entre autres sur les enfants et les adolescents.
Le journal du Médecin: Vous écrivez que ce n'est pas forcément le contenu, mais l'usage de l'outil écran lui-même qui pose problème...
Dr Servane Mouton: L'outil lui-même a des caractéristiques physiques qui font qu'il a des effets sur la santé physique, indépendamment du contenu. Bien sûr, les contenus ont aussi un rôle à jouer et doivent être considérés.
Vous évoquez également l'inégalité devant le digital...
Oui, les institutions mettent en avant la nécessité que tous aient accès et soient formés à l'usage de l'outil numérique pour combattre ce qu'on appelle 'la fracture numérique'. Mais il en existe une autre: à savoir, le mésusage des écrans et la surexposition, surtout des jeunes, aux écrans, ou la surutilisation des écrans par les parents en présence des enfants, la "technoférence" ; elle est plus fréquente dans les milieux sociaux économiquement défavorisés, au même titre que la malbouffe, par exemple.
La myopie est une conséquence évidente de l'addiction aux écrans...
L'épidémie de myopie est mondiale, et a débuté avant la diffusion de l'usage des outils numériques. Mais les publications scientifiques s'accumulent pour témoigner du fait que les écrans accélèrent cette épidémie de trois façons: la première, de par la vision de près, qui concernent d'autres supports d'apprentissage ou de loisirs ; ensuite, la lumière des écrans riche en bleu et pauvre en rouge favorise le développement de la myopie chez les plus jeunes, notamment chez les moins de huit ans: le cristallin est très transparent et particulièrement vulnérable à ce déséquilibre du spectre lumineux jusqu'à l'adolescence ; enfin, cette activité sur écran se déroule à l'intérieur. Or, afin de bien se développer, l'oeil a besoin d'être soumis un éclairage naturel de deux heures par jour minimum.
Il en va de notre responsabilité car nous sommes témoins des dégâts causés par des politiques publiques inadaptées.
Écran veille
Cette lumière bleue a une incidence, aussi, sur le sommeil...
Oui, un rapport de l'Institut national du sommeil et de la vigilance indique que les écrans sont au centre des préoccupations des spécialistes concernant les problèmes de sommeil chez les Français. Elle l'est de trois façons. La lumière émise par les écrans, diffusée le soir, en particulier dans les heures qui précèdent le coucher, va retarder la sécrétion du pic de mélatonine et donc l'endormissement. Ensuite, l'économie de l'attention fait perdre la notion du temps. Enfin, face à des contenus qui sont excitants - des séries à suspense violentes, des jeux vidéo, les réseaux sociaux où l'on est fort investi -, le sujet se met dans un état de vigilance qui n'est pas favorable à l'endormissement.
La sédentarité est une autre conséquence de l'usage des écrans...
Le rapport de l'Anses (Agence nationale française de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) parle de sédentarité, d'inactivité physique et de risque cardiovasculaire et métabolique dû à l'augmentation continue du temps d'écran. Des études précovid évaluent à plus de 50% la population considérée comme à risque. Il s'agit d'un enjeu de santé publique à moyen et long terme.
Sans parler du problème de développement neurologique que cela pose...
De leurs observations de terrain, des pédiatres, logopèdes, ergothérapeutes et psychomotriciens constatent un afflux d'enfants qui éprouvent des difficultés d'acquisition du langage, pour se concentrer ou réguler leurs émotions. Lorsqu'ils interrogent les parents ou qu'ils observent ce qui se passe dans la vie quotidienne, les soignants voient des écrans très présents, soit interférant dans la relation parent-enfant parce que les parents sont sur leur écran, soit parce que l'enfant est quotidiennement placé devant un écran de façon non appropriée pendant des périodes trop longues. Chez les moins de six ans, l'outil numérique est non seulement non favorable du point de vue de la vision, mais il entrave de surcroît l'exploration de l'environnement, la mise en place des réseaux neuronaux qui nécessitent l'activation de tous les sens de l'enfant, les interactions avec les adultes et avec leurs congénères.
Sortir des écrans
En classe, les leçons de choses sont plus bénéfiques que les leçons sur iPad? Il faut motiver les enfants à sortir des écrans et à sortir physiquement?
Et à remettre l'outil à sa place, ce qui va dans le sens d'une remise en question de la numérisation de l'enseignement. La Suède, après avoir numérisé de façon extrêmement précoce l'enseignement dès la maternelle, a réinvesti, il y a deux ans, 60 millions d'euros dans des manuels pour justement revenir à un support papier. Les autorités éducatives ont constaté que les résultats scolaires se dégradaient et ont fait le lien avec l'usage du numérique. L'outil numérique ne peut être un bon support d'apprentissage puisque celui-ci passe avant tout par l'écrit et le multisensoriel qui favorise les apprentissages numériques et littéraires: le besoin de toucher, de passer par l'auditif, le visuel comme le geste... L'outil numérique se révèle trop pauvre, ne disposant que de deux dimensions.

Le trouble du jeu vidéo est désormais un trouble reconnu...
Il s'agit du seul trouble du comportement à être considéré comme addictif et reconnu par le DSM-5. Malgré cela, les jeux vidéo en ligne restent en libre accès aux mineurs, sans vérification de l'âge et sans inscription. Ils devraient être interdits aux moins de 18 ans, comme la vente d'alcool ou de tabac. Les psychiatres addictologues estiment que la donne a changé quand les jeux vidéo sont arrivés en ligne: l'objectif est désormais de faire venir les joueurs et de les garder en ligne le plus souvent et le plus longtemps possible. Le modèle économique change, la conception des jeux également, et cela conduit à ce trouble du jeu vidéo débouchant sur un comportement addictif.
Mobilisation
Avec l'émergence de l'IA apparaissent des chatbots de plus en plus performants, et par essence déshumanisés...
Ils sont également développés sans que ne soit appliqué le principe de précaution ; sans réfléchir aux effets négatifs, même s'ils sont déjà observés. Dans le domaine de la santé, certaines évolutions me sidèrent. Des subventions sont accordées afin de soutenir la recherche pour la création de chatbots conversationnels, par exemple en santé mentale afin de pallier le manque de psychiatres, de psychologues: développer des applications qui feront le tri pour tenter de résoudre les questions qui peuvent être traitées par un robot, afin de pouvoir juger ensuite si l'intervention d'un humain est nécessaire.
Vous battez en brèche le mythe du digital natives et du côté multitâche...
Les plus jeunes comme les plus vieux ne sont pas capables de faire plusieurs choses en même temps nécessitant de la concentration. Ils passent d'une tâche à l'autre et se reconcentrent chaque fois sur une nouvelle tâche, ce qui prend du temps. Si un ado fait ses devoirs tout en répondant à sa messagerie, en écoutant de la musique et en regardant une vidéo en accéléré, forcément, il sera moins performant. Il perd en concentration, en performance et en mémorisation dans l'apprentissage.
Comment les soignants peuvent-ils agir face à ces dérives?
Les politiques n'agiront pas tant qu'il n'y aura pas de vraie pression populaire afin de provoquer un changement d'attitude. Si nous, soignants, parvenons à nous mobiliser concernant cette problématique dont nous mesurons les effets en consultation et pour laquelle rien n'est fait, cela donnerait le courage et la force à des familles qui ne sont pas dans le monde du soin de s'exprimer également, et de clamer leur refus de la numérisation à tout crin de l'enseignement notamment. Nous qui traitons ces problèmes au quotidien disposons encore de crédibilité. Il en va de notre responsabilité car nous sommes témoins des dégâts causés par des politiques publiques inadaptées.
Servane Mouton. Écrans, un désastre sanitaire. Tracts Gallimard.