Après l'agression: entre incompréhension et culpabilité

Qu'expriment les médecins qui appellent Médecins en difficulté à l'aide? Comment - et tout particulièrement en tant que soignants -, expérimentent-ils le traumatisme d'une agression?
Se faire agresser n'est pas du tout naturel pour un médecin qui a choisi de faire la médecine pour aider les autres, les soigner et les guérir aussi souvent que possible. Et, quelque part aussi, être leur confident, leur allié devant les adversités. Or, voilà que d'un coup, cet 'allié' devient agresseur", analyse un médecin de confiance de l'association, qui vient en aide à ses confrères depuis une vingtaine d'années. "La plupart des médecins sont déstabilisés. Au point, pour certains, d'évoquer un abandon de la profession."
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Parfois, l'appel débute par des pleurs, glisse Pascale Senny. "Ou en disant: 'j'aurais dû vous appeler depuis longtemps, mais...'" L'agressivité est encore trop normalisée, c'est parfois un conjoint ou un ami qui dit: "Mais enfin, tu ne dois pas laisser passer cela!" Une énième invective peut être le point de bascule vers l'épuisement professionnel et le burn out. "N'attendez pas le trop-plein, appelez-nous au plus vite", exhorte Mme Senny. L'épuisement est un long chemin. Lors de ses exposés, Médecins en difficulté tente d'en conscientiser les médecins.
Quand la relation de confiance se brise
Le mal-être qui suit une agression mêle culpabilité - 'qu'ai-je pu faire pour que cela m'arrive? ' - et incompréhension, et entraîne un effondrement du sentiment de sécurité du médecin dans sa pratique: il ne voit plus ses patients de la même façon, ce qui peut modifier son attitude. Celle des patients aussi a changé: la relation médecin-patient a fortement évolué, glissant d'une relation naguère privilégiée, de confiance entre deux personnes, à une relation 'contractuelle': "La plupart des gens ont tendance à considérer qu'on peut guérir tout, notamment à cause des annonces régulières dans les médias de performances médicales. Donc, ils arrivent chez le médecin non plus dans l'espoir d'être guéris, mais en exigeant de l'être, et parce qu'ils paient", dissèque le médecin de confiance. Avec, en corollaire, le danger de considérer toute complication médicale comme une faute.
Par ailleurs on assiste, avec la pratique de groupe et l'hyperspécialisation de la médecine croissantes, à une forme de dépersonnalisation du médecin - il n'est plus forcément le même d'une consultation à l'autre, et encore moins pour toute la vie. "Or, comme on le voit bien dans les services d'urgences, on agresse plus facilement quelqu'un qu'on ne connaît pas."
Accepter sa vulnérabilité
Au bout du fil, les médecins en détresse laissent assez vite transparaître leur souffrance, et davantage encore après une agression physique. "Ils sont soulagés de parler à quelqu'un qui connaît et pratique le métier.Notre écoute bienveillante et empathique fait généralement diminuer la tension psychologique, elle dédramatise et déculpabilise quand on explique que les agressions sont, hélas, nombreuses."
Il reste toutefois difficile, pour un médecin, d'avouer sa vulnérabilité et d'entamer des démarches pour prendre soin de soi: il n'est pas 'formaté' pour. "C'est une espèce de vice de fabrication", sourit notre médecin témoin, "nous sommes formés pour soigner les autres, pas pour nous soigner nous-mêmes! Nous sommes - et c'est encore le cas aujourd'hui - formés pour être des surfemmes et des surhommes. Il faut sensibiliser les médecins à l'acceptation de leur vulnérabilité."
Ce petit bout de chemin entre confrères, avant une éventuelle orientation vers un soutien psychologique professionnel, peut durer jusqu'à quatre heures (en plusieurs séances). Un seul entretien suffit parfois. Le médecin de confiance échange aussi sur la façon de travailler, et donne des conseils en fonction des modalités de la pratique: "Cela peut aller jusqu'à la disposition architecturale du cabinet, comme prévoir une porte pour pouvoir sortir rapidement."
Envie, vous aussi, d'aider vos collègues?
L'association Médecins en difficulté cherche constamment de nouvelles vocations pour renouveler son panel de médecins de confiance (ils sont une centaine). L'objectif est aussi de l'enrichir de divers profils - généralistes, spécialistes, médecins hospitaliers ou non, de toutes les régions du pays - afin de pouvoir proposer des missions plus spécialisées en fonction des besoins spécifiques (épuisement, addictions, etc.) des collègues en désarroi.
Concrètement, il vous suffit de marquer votre intérêt (par e-mail à: info@medecinsendifficulte.be). Il n'y a pas d'horaires précis, si vous n'êtes pas disponible quand l'association vous appelle, pas de souci, elle s'adresse à un autre confrère. Le soutien apporté est un peu défrayé et des formations régulières, sur différentes thématiques, sont offertes. La gratification est avant tout d'ordre humain, par pure confraternité: "Au fil de l'expérience, on aide de mieux en mieux ses collègues", assure notre médecin de confiance témoin, "c'est très intéressant, et cela donne beaucoup de satisfaction. Tous les médecins que nous soutenons se disent soulagés."
La confrontation régulière avec la détresse de ses pairs peut mener à un certain stress émotionnel: "On ressent une fatigue psychologique, par moments, à force d'entendre des médecins agressés ou malheureux", reconnaît notre interlocuteur. Mais c'est sans compter sur la résilience de tous ceux qui arrivent à transformer cette souffrance en démarche constructive. "Des médecins aidés deviennent médecins de confiance, après un burn out par exemple. On pourrait craindre qu'ils rechutent d'être confrontés à des collègues dans la même situation mais, au contraire, ils ressortent fortifiés, motivés pour aider les autres, c'est une réaction assez noble."