L'hôpital, loin des clichés

Magnifique exposition du photographe Marin Driguez, qui tire le portrait des hôpitaux publics bruxellois au travers de ceux qui les fréquentent et y travaillent.
Prendre soin est un projet de photographie documentaire sur les hôpitaux publics bruxellois (le CHU Saint-Pierre, le CHU Brugmann et l'Institut Jules Bordet). En immersion depuis 2018, Marin Driguez tente de parler de la condition humaine à travers l'hôpital en soulevant diverses questions: quelle place occupent le soin dans notre société et le rôle du service public? Qui sont ceux qui prennent soin de nous? Quel rapport entretenons-nous avec la vie, la mort, la maladie?
Plongeant au coeur de l'univers hospitalier, cette exposition photographique offre une immersion poignante dans le quotidien des soignants et des patients. À l'aide de tirages encadrés et de projections, le photographe capte avec sensibilité l'intensité des émotions et des gestes qui se jouent entre les murs de nos hôpitaux. Photos de matières, de corps, de membres, de patients, de soignants, des deux à fois, d'urgence et de covid notamment, ces images racontent la vie et la mort, car Marin Driguez immortalise également la morgue, l'épuisement, la souffrance et la joie. Un univers dont nous parle l'auteur, bien au-delà des clichés qu'il légende lui-même.
Le journal du Médecin: les photographies ont-elles précédé votre texte qui les accompagne?
Marin Driguez: Lorsque j'ai commencé en 2018, je me suis rendu compte que je rencontrais des personnes passionnantes et j'ai ressenti le besoin de garder une trace de ces rencontres. J'ai dès lors commencé à faire des interviews filmées, sans trop savoir ce j'allais en faire au début. Le texte est en quelque sorte devenu le fil rouge de ces images. Je tente de créer un dialogue entre les images et le texte qui contribue à leur donner du sens.
Vous intégrez même un diorama à votre propos...
Il s'agit la salle d'attente des urgences de l'hôpital Saint-Pierre: 40 fois le même banc occupé par des personnes différentes, à des moments différents.
Vous avez obtenu l'autorisation de tous les patients?
Oui. Mais en sept ans, j'ai essuyé pas mal de refus de patients et de soignants dont je respecte le choix. Certains soignants m'ont d'abord envoyé sur les roses, avant de devenir quasiment des copains. Et c'est logique: un photographe dans un hôpital n'est pas une présence habituelle ; on se demande qui je suis, ce que je fais là et pourquoi. De plus, les soignants peuvent avoir une réaction très protectrice vis-à-vis de leurs patients, ce qui me parait tout à fait normal, c'est leur travail. Le mien ne peut se faire que s'il y a une confiance réciproque.
Être "patient"
Une difficulté technique concerne la lumière...
Effectivement. Mais j'aime travailler en basses, voire très basses lumières. Parfois, je vais même les éteindre moi-même. Ces lumières d'hôpital sont souvent jaunes ou blanches, fortes et cassent toutes les ombres.
Comment faites-vous pour ne pas déranger?
C'est une question de positionnement: faire son travail sans gêner celui des soignants, sans gêner l'intimité. Le secret, c'est le temps long. Observer comment chacun travaille et agit. Cette temporalité me permet de comprendre ce qui est faisable ou pas.
Donc vous avez été 'patient', même si le temps de pause est parfois assez court, par exemple au moment de l'accouchement?
C'est un jeu de patience, mais c'est surtout une déambulation: je n'ai pas constamment l'appareil photo en main prêt à photographier, je suis juste là.
Prenons ces deux images: celle de cette dame qui a son bébé ensanglanté, qui vient de naître à l'instant, sur elle: c'est un moment soudain ; et puis à côté, il y a cette très belle photo d'un patient alité qui dort et qui entoure de son bras sa compagne venue le voir et qui dort également...
Il s'agit de deux temporalités complètement différentes. Tout va également dépendre des services, chacun ayant son propre fonctionnement. Certains services permettent cette déambulation, d'autres moins, comme la salle d'accouchement. Il fallait un couple qui accepte ma présence, et que je suive l'accouchement du début à la fin pour être présent au moment de la naissance. L'autre image est prise aux urgences, la nuit. Une des nombreuses nuits aux urgences où il peut y avoir des personnes sans domicile fixe qui dorment sur des brancards. Je me promène dans le couloir, je les vois en train de dormir, je m'approche, je prends ma photo, puis je repars. Sur cette seule nuit, j'ai dû faire quelques clichés dans l'heure. Après cette photographie, il y aurait pu y avoir l'arrivée d'un corps traumatisé, une scène d'urgence véritable qui se met en branle.

De façon générale, avez-vous ressenti un état d'urgence en visitant ces trois hôpitaux?
Oui, il y a une vraie urgence. La crise hospitalière, on la sent, on la voit, on la perçoit. En tout cas, si ce n'est pas concrètement, sur un mode matériel, c'est au niveau du manque de temps du soignant pour un patient, de l'épuisement généralisé. On sent cet état d'urgence: on ne peut évoquer l'hôpital sans parler de la crise qu'il traverse, de ses conséquences. Mais j'y vois encore des raisons d'espérer, des personnes qui se battent pour défendre l'hôpital public, qui veulent s'engager et continuer à lutter pour cette idée d'un soin égalitaire.
>> "Prendre soin", à voir jusqu'au 13 avril au Reset Atelier, Le Marquis, place Sainte-Gudule 5, à 1000 Bruxelles. Ouvert tous les jours de 13 à 19 h.
>> En parallèle, un livre préfacé par Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste française, prolongera l'expérience: un ouvrage de 196 pages compilant les images des six années d'immersion avec, pour fil conducteur, de nombreux témoignages de soignants (Gallimard).
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