Pékin a cédé… ou bien est-ce Washington ?
La hache de guerre est enterrée, du moins provisoirement, entre les Etats-Unis et la Chine. Les évènements récents offrent une double leçon à l’investisseur.
On écrivait ici même, à la fin avril, que « Donald Trump ne peut pas saboter Apple ». Les droits de douane monstrueux imposés sur les produits venant de Chine (poussés jusqu’à 145 % !) auraient en effet signifié une augmentation de coûts insoutenable pour Apple (lire ci-contre : Apple : en Chine ou en Inde ?) comme pour l’ensemble du secteur technologique américain. Les droits imposés en retour par Pékin, gonflés jusqu’à 125 %, auraient quant à eux très fortement pénalisé les ventes de ces entreprises en Chine, un marché fort important pour elles. L’accord intervenu le dimanche 11 mai a dès lors constitué une excellente nouvelle et les marchés boursiers ne s’y sont pas trompés… en affichant une petite hausse. Petite seulement, aussi vrai que les indices étaient déjà en rebond non négligeable, tous les professionnels estimant qu’une guerre commerciale sanglante n’était vraiment pas possible.
Quelques jolis rebonds
« Nous allons abaisser les droits de douane de 115 % », a déclaré Scott Bessent, secrétaire d’État américain au Trésor. Un peu surréaliste si on la retire de son contexte, cette affirmation signifie donc que ces droits sont abaissés à 30 % du côté américain et à 10 % du côté chinois. Du moins pour l’essentiel et pour trois mois… Ceci a suffi à soulager nombre d’entreprises, puisque l’action Apple s’est aussitôt bonifiée de 6,3 %, tandis qu’Amazon gagnait 8,1 %. Dorénavant moins menacé d’inflation sur ses produits bon marché, le groupe de distribution discount Best Buy a gagné 6,6 %, tandis que le géant du jouet Mattel bondissait de 10,2 %. Même si la Chine est devenue en pointe dans les composants technologiques, elle reste incontournable dans le domaine du jouet !
Alors que la bourse américaine gagnait globalement 3,2 % dès le lendemain de cette annonce et l’indice technologique Nasdaq un peu plus de 4 %, l’indice européen Stoxx 600 se contentait d’un progrès de 1,2 %. Il convient toutefois de ne pas en tirer de conclusions hâtives : l’Europe avait alors rebondi de 21 % depuis le tréfonds du début avril, soit davantage que les États-Unis, avec 17 %.
Ces fameuses terres rares !
États-Unis et Chine auraient été tous deux perdants d’une guerre commerciale très dure, c’est entendu. N’empêche : y a-t-il un catalyseur particulier à l’accord intervenu ? Responsable de la stratégie d’allocation d’actifs à la banque française Société Générale, Alain Bokobza a souligné sur BFM TV que les mesures de rétorsion annoncées par la Chine comprenaient l’arrêt des exportations de terres rares. Ce vocable désigne 17 métaux, des éléments chimiques assez similaires, tels que le scandium, le cérium, ou encore le néodyme, devenus indispensables dans les technologies de pointe, notamment les aimants permanents utilisés dans les voitures électriques. Pas vraiment rares en réalité, ces métaux se retrouvent un peu partout dans le monde, mais c’est la Chine qui en détient presque le monopole de la production (notamment via la mine de Bayan Obo, en Mongolie intérieure), laquelle est coûteuse et compliquée. Donald Trump aurait-il sous-estimé les atouts de Pékin dans son bras de fer ? Ce n’est pas impossible…
La Chine détient presque le monopole de la production de terres rares, coûteuse et compliquée. Donald Trump aurait-il sous-estimé les atouts de Pékin dans son bras de fer ?
Par-delà les marchés boursiers, l’accord du 11 mai a des conséquences sur le plan économique et financier. La menace d’inflation s’apaise aux États-Unis, certes, mais c’est un autre élément qui a pris le dessus : le spectre d’une récession s’éloigne. Un nombre croissants d’économistes craignaient en effet que la surenchère des tarifs et l’incertitude qu’elle engendrait ne mène à une véritable récession aux États-Unis. Comme attendu, le pays a du reste enregistré un recul de 0,3 % de son PIB au premier trimestre. Résultat : alors que la détente maintenant attendue en matière d’inflation aurait pu faire baisser les taux d’intérêt, ces derniers ont au contraire un peu progressé, dans la logique d’une récession beaucoup moins probable. C’est-à-dire d’un tonus économique plus soutenu, ce qui est générateur…. d’inflation.
Une double leçon
Contradictoire d’un côté, logique de l’autre : cette petite hausse des taux démontre qu’il n’est pas facile d’appréhender la réaction du marché à un évènement particulier. Ou plus précisément dans ce cas-ci : il est très aléatoire de prévoir lequel des deux sentiments l’emportera sur l’autre. C’est une intéressante leçon pour l’investisseur particulier : la finance n’est pas une science exacte et il ne part pas nécessairement perdant face aux géants du secteur ! Autre leçon : il ne faut plus paniquer une fois qu’un évènement très négatif est survenu, entraînant un krach. Le plancher est généralement atteint très vite, soit quatre jours après les annonces de Trump dans ce cas-ci, l’essentiel de la chute étant même intervenu en deux jours à peine. Il est donc trop tard pour vendre si l’on ne réagit pas en quelques heures. On observe par contre que celui qui paniquait dans l’optique du Liberation Day au point de vendre avant l’annonce… a eu raison : il a rapidement pu racheter moins cher. Quand les professionnels de la finance assurent d’un air entendu que la panique (ou plus simplement la crainte) est mauvaise conseillère, ce n’est vrai qu’après, pas nécessairement avant…
Apple : de Chine ou d’Inde ?
La firme à la pomme est volontiers retenue comme symbole de la technologie américaine à destination du grand public, ainsi que de la dépendance de ce secteur aux composants venant de Chine. Ceci génère toutefois un quiproquo. Des sources pourtant très sérieuses affirment ainsi que 90 % des iPhone viennent de Chine, tandis que d’autres en situent l’origine en Inde. En réalité, ce n’est pas aussi contradictoire qu’il n’y paraît : le montage en Inde se fait largement avec des composants chinois. Pour autant qu’on sache en tout cas, car Apple ne détaille guère la chose. On avait relevé un malentendu du même ordre en 2020, dans le sillage de la crise du covid, quand plusieurs responsables européens ont affirmé qu’on pourrait acheter des médicaments en Inde si la Chine, alors à l’arrêt, ne pouvait pas nous approvisionner. Attention, avait alors rectifié un ministre indien : nous fabriquons les médicaments, mais de nombreux principes actifs viennent de Chine.
Cofinimmo à son juste prix ?
Nombre d’analystes se désolaient depuis plus de deux ans : pourquoi les sociétés immobilières réglementées (SIR) ont-elles réagi de manière tellement excessive à la hausse des taux d’intérêt en 2022, sans que les investisseurs ne profitent ensuite de ces cours bradés pour glisser ces actions en portefeuille ? La pionnière Cofinimmo avait ainsi terminé l’année 2021 aux environs de 140 euros, pour se retrouver à moins de 90 euros un an plus tard, signant même un plancher de 51,75 euros en janvier de cette année !
D’un excès à l’autre
Les 140 euros de fin 2021 étaient un peu euphoriques dans un contexte de taux très bas (et a fortiori le sommet de 159 euros de février 2020 !), la chute de 2022 étant pour sa part logique. Mais pas la rechute qui a suivi. Car un cours à peine supérieur à 50 euros se comparait à une valeur économique de l’ordre de 95 euros dans l’approche la plus modeste !
Pourquoi ce naufrage ? Le bureau est menacé par le télétravail ? Moins qu’on l’a craint et il ne représente plus que 15 % du portefeuille de la SIR. Le taux d’occupation y est de 94,8 %, ce qui est correct. Aujourd’hui, Cofinimmo, c’est à 77 % de l’immobilier de santé, soit en particulier des seniories. Rassurant ? Ce l’était, jusqu’à ce que la chaîne française Orpéa soit l’objet d’un scandale largement médiatisé en 2022. Certains ont même craint une chute de la demande, suite aux nombreux décès ayant affecté les personnes âgées… Pourtant, rien de fâcheux n’est survenu, le taux d’occupation de l’immobilier de santé étant de 99,4 %.
Un géant européen
Les investisseurs faisaient la fine bouche devant l’action Cofinimmo et c’est finalement son confrère Aedifica, investi à 100 % en immobilier de santé, qui a jeté son dévolu dessus. En proposant une offre publique d’échange (pas d’achat), à raison de 1,16 action Aedifica pour une Cofinimmo. Une offre aussitôt rejetée par la direction de la cible, qui la juge insuffisante. Très classique ! Très vite pourtant, soit dès le 13 mai, Cofinimmo s’est fendu d’une étude détaillée, présentant la fusion comme très bénéfique à divers égards, y compris par la création d’un géant européen. Exactement ce qu’affirmait Aedifica ! Mais en précisant qu’une offre équitable serait de 1,21 action Aedifica pour une Cofinimmo et non 1,16. Une rectification vraiment minimale, presque pour la forme…
L’opération semble donc aller de soi et on ne voit pas de raison pour les investisseurs détenant des Cofinimmo de la refuser. L’équipe d’Aedifica a en effet signé un parcours convaincant. Suite à la débâcle de 2022, l’action est en chute de 25 % sur 5 ans, certes, mais le mali atteint 40 % pour Cofinimmo. Qui est dans le rouge aussi sur 10 ans (-20 %), alors qu’Aedifica est dans le vert à hauteur de 24 %. Rien à voir avec une valeur technologique de croissance, mais une action de base très défensive dans un portefeuille prudent.
G.L.