À la Compagnie Globule, les médecins sur les planches
Dans le Brabant wallon, un couple de médecins a lancé sa petite compagnie de théâtre. Ils insistent sur la nécessité de s’ouvrir à des activités extra-professionnelles. Avec un impact certain sur la pratique médicale…
Lui est cardiologue en journée et acteur en soirée. Elle est actrice en soirée et médecin urgentiste… à toute heure du jour et de la nuit. Le Dr Marc Vincent et la Dre Cécile Denis partagent non seulement leur vie et le titre de médecin, mais également la passion du théâtre. À deux et avec un autre couple de médecins, ils ont lancé la Compagnie Globule. « Je suis tombé dans la marmite quand j’étais petit », raconte le Dr Marc Vincent, cardiologue à la polyclinique de Louvain-la-Neuve. « J’ai fait mes premières planches dès dix ans, puis, des années plus tard, j’ai rejoint la Compagnie du Cœur. » Ils prennent leurs distances en 2009 pour lancer « leur » compagnie, guidés par l’envie d’une troupe où l’on répète longuement, patiemment, en amis.
Cette ouverture n’empêche pas une discipline de fer. Le couple assume un tempo aux antipodes d'autres troupes amateurs qui travaillent de manière intense pendant deux ou trois mois. Eux répètent sur du temps très long, pendant une année au minimum, une fois par semaine, puis davantage à l’approche de la première : week-ends, soirées rallongées, parfois un petit week-end de travail. « On a le temps qu’on veut bien avoir », résume la Dre Cécile Denis, médecin urgentiste au Grand Hôpital de Charleroi. Les contraintes hospitalières ne disparaissent pas et obligent à l’inventivité. Elle apprend alors ses lignes pendant ses trajets en voiture. La médecin enregistre les scènes, les écoute d’abord sans blancs, puis avec les blancs, et répète sur la route. « C’est du temps gagné à la maison ! »
« Théâtre et médecine se nourrissent »
Choisir une pièce relève d’un délicat jeu d’équilibre. La troupe ne part jamais d’un texte pour y greffer des volontaires, mais fait l’inverse. « On doit d’abord savoir qui jouera dans un an », explique le Dr Vincent. En fonction du nombre et des disponibilités, la pièce est choisie. Les critères : un dispositif scénique raisonnable (un seul décor pour quasi toute la pièce), des rôles équilibrés pour toute la bande, une tonalité qui fait rire, « mais pas un vaudeville, plutôt une pièce qui pousse à la réflexion tout en offrant un bon moment ». Cette saison, la compagnie a retenu « Un petit jeu sans conséquence » de Jean Dell et Gérald Sibleyras.
La pratique théâtrale nourrit-elle la pratique clinique ? « Oui, et inversement », répond la Dre Denis. « Je suis timide, mais je me soigne… en faisant du théâtre. Sur scène, je peux être qui je ne m’autorise pas à être dans la vraie vie : j’ose parler, j’ose faire tout et n’importe quoi. » Dans l’autre sens, le Dr Vincent observe qu’une consultation, c’est une mise en scène renouvelée : accueillir, écouter, trouver la bonne adresse. Tous deux refusent en revanche d’importer des histoires médicales sur scène : « On joue des textes, on les adapte, mais on n’apporte pas d’expériences professionnelles, ce sont deux choses différentes. »
Le public, lui, fait le pont. « Les trois premières représentations sont déjà sold out », glisse le cardiologue, qui compte régulièrement dans son public « un bon paquet de patients ». Il rit en repensant aux réactions quand il jouait un personnage en maillot de water-polo ou, la fois suivante, un mort. « Les patients sont toujours surpris, mais ils adorent, ils reviennent. » Au fil des années, le cardiologue s’est aussi pris au jeu de la mise en scène. La Compagnie Globule a longtemps travaillé avec un professionnel : « Il nous a appris beaucoup. » Puis, les circonstances ont poussé le Dr Vincent à endosser le rôle. « J’adore ça », confie-t-il, tout en reconnaissant qu’il est compliqué d’être acteur et metteur en scène en même temps.
« Lancez-vous ! »
Une dimension caritative traverse tout le projet. La compagnie cherche toujours des associations qui s’engagent à remplir la salle, fixe des coûts au plus juste (décor, éventuel metteur en scène...), et laisse l’association fixer le prix des places, dont elle récupérera les bénéfices. Les causes soutenues sont toujours liées de près ou de loi à la santé ou au handicap (entre autres : des écoles spécialisées, le Belgian Kids’ Fund). Depuis 2019, la troupe est aussi attachée à une petite chapelle transformée en lieu culturel.
Que dire à des confrères tentés par une aventure artistique ? « Lancez-vous ! », répond le cardiologue sans hésiter. « On ne se sacrifie pas, on bonifie sa profession. Avoir le nez dans le guidon tout le temps, ce n’est jamais une bonne idée. Les patients aiment voir qu’on s’ouvre à autre chose, qu’on peut parler théâtre, musique… » L’urgentiste renchérit : « Tout le monde peut le faire, c’est faisable. Il faut juste bien s’entourer, croire en son rêve. Il n’y a pas que le métier : ça nous rend riches d’avoir une passion. »
Elle, d’ailleurs, se réjouit d’une découverte : elle sera figurante dans Le faux Soir, qui sera bientôt tourné à Bruxelles. « Je suis trop contente, juste pour découvrir ce monde-là. Je n’ai rien à faire qu’on me voie ou pas dans le film après. » Et les rêves ? Marc Vincent en a quelques-uns. Il a déjà goûté au seul en scène, et voudrait maintenant aller jouer ailleurs qu’en Belgique. Il évoque sa ville natale, Kinshasa. Et puis, pourquoi pas, écrire : « J’ai déjà écrit une pièce, pas publiée. J’ai plein d’idées. Le rêve ce n’est pas seulement de l’écrire, mais aussi de la jouer ou de la faire jouer par d’autres. »
> Représentations à partir du 6 novembre 2025 et jusqu'au 1er mars 2026, réparties entre Profondsart, Waterloo, La Hulpe, Kraainem et Woluwe-St-Pierre. Infos, programme et réservations sur www.compagnieglobule.com