[Édito] Les nouvelles responsabilités de l’infectiologie
Longtemps, l’infectiologie a pu être perçue comme une spécialité de recours, appelée au chevet des situations complexes : une fièvre inexpliquée, un sepsis, une pneumonie sévère, une antibiothérapie à ajuster. Une discipline indispensable, mais souvent discrète. La pandémie de covid-19 a brutalement modifié cette perception. En quelques mois, les infectiologues sont sortis de l’ombre. Ils sont devenus des interlocuteurs essentiels pour les soignants, les autorités et le public. Une place qu’ils conservent aujourd’hui.
Le champ de l’infectiologie ne cesse de s’élargir. Mobilités humaines, migrations, voyages, maladies importées, réchauffement climatique, émergence de vecteurs, progression de pathogènes comme la dengue ou le chikungunya : la spécialité s’inscrit désormais dans une médecine mondialisée, attentive aux écologies bactériennes locales, aux profils de résistance et aux signaux faibles. Comme le rappelle le Pr Yves Van Laethem, président du Conseil supérieur de la santé, l’infectiologue n’est plus seulement le référent de l’antibiothérapie : il devient l’un des lecteurs les plus avertis d’un monde microbiologique en transformation (lire en pages 31 et 32).
La vaccinologie évolue elle aussi. Lors du congrès de l’ESCMID, plusieurs intervenants ont rappelé son rôle possible dans la lutte contre la résistance antimicrobienne. En prévenant des infections bactériennes ou virales, en réduisant les surinfections et les prescriptions inutiles, certains vaccins diminuent indirectement la pression de sélection antibiotique. Le vaccin pneumococcique PCV-13, les perspectives ouvertes par l’ARNm, les vaccins combinés et l’immunité innée entraînée… L’infectiologie doit intégrer cette vision élargie, sans céder à l’enthousiasme technologique naïf, mais sans sous-estimer son potentiel.
Par ailleurs, face à la résistance antimicrobienne, l’IA offre de nouveaux outils : analyse de données à grande échelle, surveillance épidémiologique, prédiction des profils de sensibilité, identification de nouvelles molécules. La découverte de l’halicine, puis d’autres candidats antimicrobiens grâce au machine learning, illustre ce changement d’échelle. Les bases de données comme AMPSphere montrent combien l’exploration des microbiomes et des peptides antimicrobiens peut s’accélérer. Mais là encore, les limites sont réelles : qualité des données, biais, intégration dans les dossiers médicaux, RGPD, acceptabilité par les cliniciens.
L’infectiologie apparaît ainsi comme une spécialité à visage multiples : clinique, populationnelle, technologique et politique. Cette édition spéciale entend rendre compte de cette complexité. Non pour célébrer une spécialité devenue visible, mais pour prendre la mesure de ses nouvelles responsabilités : éclairer, arbitrer, anticiper, dans un monde où les micro-organismes, eux, n’attendent jamais.