Pôles d'accueil, adoptions chez l'habitant, colocations...
Pénurie médicale : voici comment séduire (et garder) un futur médecin dès ses études
Les initiatives pour encourager, tôt, les futurs médecins à découvrir la médecine générale en zones de pénurie / rurales se multiplient. Trois leviers (minimum) doivent être activés pour les attirer en stage et les séduire au point qu’ils reviennent en assistanat, puis tombent en amour et s’installent. Voici quelques plans « drague » bien ficelés qui cartonnent au sud du Royaume. Et les clés de leur succès.
Maître de stage, vous accompagnez régulièrement des étudiants en médecine pour quelques semaines. Mais vous êtes-vous déjà demandé à combien de kilomètres de votre cabinet ils résident ? En moyenne, à 10,4 km : la plupart cherchent un stage à un jet de pierre de chez eux...
Alors, comment les attirer au-delà de leur zone de confort, et en particulier dans les zones en pénurie (50 % du territoire wallon) ? Voici des solutions qui font leurs preuves.
Les séduire au plus vite
« La littérature [1] est claire : les étudiants des villes qui font leurs stages en milieu rural ont trois à cinq fois plus de chances de s’y installer », rappelle le Dr Dominique Henrion, responsable du master de spécialisation en médecine générale de l’UNamur, où les étudiants peuvent suivre leurs trois premiers bacs de médecine. « Alors allons les chercher, et en début de pipeline ! »
Et cela semble fonctionner, la preuve par les neuf pôles d’accueil [2] de l’UNamur mis en place en provinces de Namur, du Hainaut et du Luxembourg qui viennent d’accueillir avec succès 26 étudiants sur les 200 en BAC+3. Près de 60 s'étaient portés candidats, un joli succès !
« Les lignes bougent, le potentiel est là: quand on les interroge, près de 90 % des étudiants se disent favorables à tester une zone rurale. »
- Dr Dominique Henrion (UNamur)
« Nous n’avions que deux places l’an dernier, et nous remettrons le couvert l’an prochain avec davantage de places encore ! », se réjouit le Dr Henrion. « Les lignes bougent, le potentiel est là : quand on les interroge, près de 90 % des étudiants se disent favorables à tester une zone rurale. »
Des initiatives semblables existent aussi du côté de Charleroi, de Liège ou encore du cercle UOAD (Union des Omnipraticiens de l'Arrondissement de Dinant).
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Lever les freins avec une formule « all inclusive »
Mais alors, où le bât blesse-t-il ? Ils ont peur. Une triple angoisse, même. Les trois freins qui expliquent la mauvaise dispersion géographique des jeunes médecins sont désormais bien identifiés : souci de logement - difficultés de mobilité - risque d’isolement.
Les pôles d’accueil de l’UNamur tablent donc sur une triple solution, en leur proposant un genre de formule 'all in': 1/ un logement à proximité du cabinet de stage (et pas trop cher car ils paient encore leur kot par ailleurs), si possible à plusieurs pour briser la solitude, 2/ une solution de transport pendant toute la durée du stage et 3/ un médecin tuteur (en solo ou en maison médicale, minimum trois années d'expérience).
Sept étudiants viennent ainsi de partager l’expérience de leurs trois premières semaines de stage de MG en séjournant au Domaine provincial de Chevetogne, tout en étant dispatchés vers des cabinets alentour (regarder le reportage de MaTélé).
« Chevetogne pourrait devenir un pôle central pour pourvoir les communes en difficulté », rêve tout haut le Dr Henrion. « En plus de lever les freins, nous valorisons en même temps la région en soulignant la beauté du territoire et ses possibilités socio-culturelles. »
Et ça matche ! « C’est nourrissant de parler avec ces jeunes, ils ont conscience du côté unique de ce qu’ils ont vécu et leur motivation est impressionnante. » Ne reste plus qu’à transformer l’essai. Éventuellement en collaboration avec d’autres universités qui pourraient occuper les pôles à d’autres moments de l’année. Car la clé du succès réside aussi dans la transversalité entre acteurs (unifs, cercles de MG, provinces, communes…).
À noter qu'une carte interactive est désormais disponible en ligne pour objectiver la pénurie médicale, sur base d'un indice hybride de ruralité spécifique à la Wallonie qui combine densité de population, typologie urbaine et temps d’accès aux pôles d’activités. Plus l'indice est haut, plus la pénurie est franche.
Les chouchouter avec l'aide des provinces et communes
Même son de cloche plus au sud du pays où, dans la foulée de premières expériences fructueuses à Bouillon, Arlon et Virton, la Province de Luxembourg vient d'annoncer un dispositif de soutien financier destiné à développer des pôles d’accueil (PA) pour les étudiants stagiaires en médecine générale (de BAC+3 à MASTER 3, de trois semaines à plusieurs mois selon les universités).
Une aide à hauteur de 86.000 euros par an pour la période 2027–2030, et qui peut grimper jusqu'à 2.000 euros par pôle d’accueil, éventuellement transcommunal. Une opération séduction menée en collaboration avec le cercle de médecine générale MGLux et son projet Santé Ardenne, et, à nouveau, l’UNamur.
Parallèlement, la Province encourage ses 43 communes à proposer des initiatives alléchantes et qui favorisent l’intégration communautaire, avec des places de spectacle ou de cinéma, des visites guidées, des chèques commerces, des offres pour des activités culturelles ou sportives… La qualité de l'accueil et l'aspect 'découverte du territoire' sont essentiels pour gagner en visibilité auprès des futurs médecins généralistes, puis peser dans leur choix d'installation professionnelle.
Concrètement, pour prétendre à un subside, le pôle d’accueil devra accueillir six futurs médecins (au moins) par an, dans un hébergement de qualité (sain et flexible) pour minimum trois étudiants en même temps et avec des services (commerces, sport, culture) accessibles à proximité. Le tout en s’appuyant sur un réseau de médecins accueillants, et en garantissant un temps de trajet ≤ 15 minutes vers les cabinets de stage.
Parallèlement, les hébergements chez le citoyen ('Adopte un étudiant', lire ci-dessous) demeurent, complémentaires aux pôles d’accueil: « Nous fonctionnons toujours avec notre réseau de citoyens hébergeurs et nous le sollicitons régulièrement », explique Laurent Dutrieux, chargé de communication pour MGLux. « On sait, de retour du terrain, que certains stagiaires concrétisent réellement ces opportunités de logement, mais cela reste difficile à quantifier car peu nous font des retours spontanés. »
Adopter un étudiant en stage
Plus à l’est du Royaume, l’AGEF (Association des Généralistes de l’Est Francophone), en partenariat avec le projet MG-Proxi du Centre de Coordination Francophone pour la Formation en Médecine Générale (CCFMG), fait sien le concept 'Adopte un étudiant' lancé par Santé Ardenne il y a sept ans.
Plus d’une vingtaine de familles sont déjà prêtes à « adopter » (gratuitement ou à prix coûtant) un étudiant le temps de son stage de BAC 3, un premier jeune débarquera en novembre en communauté germanophone.
« L’idéal serait d’avoir une famille par commune (24 communes forment l'arrondissement de Verviers, NdlR) pour que chaque maître de stage puisse proposer une possibilité de logement », explique France Drion, chargée de projet pour la gestion de la pénurie au sein de l’AGEF. Profil des 'adoptants' ? Des personnes qui disposent de chambres confortables libres suite à l’envol de leurs enfants devenus grands et qui désirent rendre service ou faire plaisir, ou des jeunes qui ont de l’espace et pas encore d’enfant.
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Objectif : lever le premier frein, celui du logement, dans une région assez touristique, donc aux gîtes et autres Airbnb coûteux s’il faut louer trois semaines durant... C’est en revanche un sacré atout de pouvoir dire aux étudiants : « Venez faire votre stage dans une région où vous viendriez passer un week-end de vacances ! ». Forêts, ski en hiver, thermes, festivals, carnavals, proximité avec les Pays-Bas et l’Allemagne… et 300 médecins généralistes, dont une quarantaine de maîtres de stage, pour accueillir les jeunes.
« On a beaucoup d'étudiants, notamment grâce à nos gardes organisées par formule de 12 heures, super intéressantes pour les assistants qui doivent faire 120 heures sur l’année, soit dix gardes », poursuit France Drion.
« L’idéal serait d'avoir des petits appartements en colocation dispatchés sur la région, à proximité aussi des hôpitaux pour les étudiants infirmiers qui sont confrontés aux mêmes problèmes. Notre région ne connait pas de très forte pénurie, mais si on ne prend pas les choses en main aujourd'hui, on aura un souci demain: 90 médecins ont plus de 55 ans et sont susceptibles de partir à la retraite dans les dix ans, soit 36% de nos médecins… Si on peut ne retenir que 10-15% des jeunes, c'est déjà bien. »
Références
1. Holst J. Increasing Rural Recruitment and Retention through Rural Exposure during Undergraduate Training: An Integrative Review. International Journal of Environmental Research and Public Health. 2020; 17(17):6423. doi.org/10.3390/ijerph17176423
2. Chimay, Couvin, Viroinval, Vresse-sur-Semois, Bouillon, Tintigny, Virton, Ohey et Chevetogne.
« Les lignes bougent, le potentiel est là: quand on les interroge, près de 90 % des étudiants se disent favorables à tester une zone rurale. »