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La dépression prise avec des pincettes

Un patient souffrant de maux de tête ou un patient dépressif ? Entre les deux, le cour du pharmacien balance généralement vers le premier patient. Une inclinaison qui peut se comprendre tant il s'avère parfois difficile de savoir comment aborder un client atteint de dépression. Pourtant, le pharmacien reste une personne de contact privilégiée, qui ne demande souvent pas mieux que d'être mieux préparée à gérer ce genre de situation à l'officine.

18 janvier 2010

Une idée que défend Gert Scheerder (K.U. Leuven) dans sa thèse de doctorat portant sur le rôle du pharmacien dans la prise en charge des personnes atteintes de dépression. Comment le pharmacien considère-t-il son propre rôle dans ce domaine et quels problèmes rencontre-t-il face à ce type de patients.

Retombées fâcheuses

" La plupart des gens aux prises avec une dépression préfèrent généralement taire leur état, de peur d'éventuelles retombées négatives ", affirme Gert Scheerder. " Les problèmes psychiques demeurent toujours aussi tabous, ce qui dresse un obstacle de taille à surmonter. Le pas à franchir pour demander de l'aide reste encore difficile à faire et le patient est alors plutôt tenté de reporter sans cesse jusqu'au moment où cela devient incontournable. " De par sa fonction, le pharmacien reçoit souvent des signaux, soit du patient même, soit de quelqu'un de son entourage direct. Lors de son étude, Gert Scheerder a contacté quelque 200 pharmaciens d'officine en leur demandant de compléter un questionnaire. Au total, 69 d'entre eux ont accepté de le faire. Le premier constat saute indiscutablement aux yeux : le pharmacien considère qu'il a un rôle positif à jouer dans l'accompagnement des patients dépressifs... mais il ne traduit pas vraiment cette attitude positive dans la pratique.

Décalage entre pensée et pratique

" Nous voyons effectivement qu'entre 'être d'accord avec une position' et 'transposer cette position dans la pratique', il y a une grande discordance ", affirme Gert Scheerder. Ainsi, 97 % des pharmaciens interrogés estiment devoir connaitre l'historique pharmaceutique de son patient dépressif, mais seuls 78 % le connaissent réellement. Pour ce qui est des patients non-dépressifs, 94 % des pharmaciens (donc un nombre moins élevé) pensent devoir connaitre également l'historique médical, et 84 % affirment que c'est bel et bien le cas. Certaines réponses donnent lieu à des décalages encore plus marquants. Par exemple, sur le fait que le pharmacien doit fournir de l'information sur cette pathologie. 87 % des pharmaciens jugent nécessaire d'informer tant les patients dépressifs que ceux qui ne le sont pas. Dans la réalité, cette information n'est donnée que dans 17 % des cas aux patients dépressifs, contre 52 % aux autres patients. Par contre, le renvoi vers le médecin - en présence ou non d'aggravation des symptômes - est très souvent conseillé au patient.

Un manque de connaissances

Le pharmacien sait pertinemment où le bât blesse. Il ne sent pas vraiment à l'aise avec les symptômes de la dépression parce qu'il en connait trop peu sur la question, mais aussi parce qu'il est trop peu formé pour mener à bien ce genre d'entretien. Le pharmacien veut bien faire, et plus encore dans sa collaboration avec le médecin traitant. Cette dernière reste pourtant encore souvent quasi inexistante. Les médecins sont, d'une manière ou d'une autre, mieux formés pour la gestion de la dépression. " Mais selon les études, il semble que les médecins manquent le diagnostic de dépression dans presque la moitié des cas, alors qu'ils prescrivent beaucoup d'antidépresseurs à des gens qui n'en n'ont pas besoin ", expose le doctorant. " Les antidépresseurs n'apparaissent vraiment pas comme le traitement de premier choix pour les patients souffrant de dépression légère. Les thérapies basées sur la discussion sont tout aussi efficaces pour les dépressions légères que modérées. "

Une contribution importante

" Les pharmaciens ont un contact fréquent avec les patients dépressifs. D'après notre étude, trois pharmaciens sur quatre en rencontrent chaque semaine, et quatre sur dix même quotidiennement. Souvent accessibles, ils ont établi une bonne relation de confiance avec le patient. Les pharmaciens peuvent également apporter leur pierre à l'édifice au niveau de l'information du patient. En premier lieu sur la médication, mais aussi sur le syndrome en tant que tel. " La majorité des pharmaciens constatent que le patient reste trop peu informé sur sa maladie et qu'il manifeste l'envie d'en parler avec son pharmacien. Ce dernier s'estime néanmoins trop peu formé à cet effet. Le pharmacien ne peut bien sûr pas faire partie prenante du traitement en soi, mais il joue un rôle capital dans le bon usage des médicaments, le suivi thérapeutique et l'avertissement sur d'éventuels effets secondaires.

Un potentiel inexploité

Le pharmacien accepte bien volontiers ce rôle. " La tâche des pharmaciens restait auparavant limitée à la délivrance et à la préparation des médicaments, mais la tendance s'est ensuite davantage centrée sur le patient ", estime Gert Scheerder. " Les pharmaciens peuvent utiliser leur expertise pour aider et soutenir les patients. Que ce soit pour le diabète, l'asthme, l'hypertension et toutes les pathologies psychiques, les pharmaciens ont un réel potentiel qui reste largement inutilisé à l'heure actuelle. " Le pharmacien belge ne doit vraiment pas se sentir coupable. Ce problème est présent également dans d'autres pays. Rappelons que cette étude sur le rôle du pharmacien dans la dépression est la première en son genre dans le monde. Le pharmacien veut bien faire, sans en avoir les moyens. Il manque de connaissances spécifiques, non seulement sur la pathologie, mais même aussi sur la médication. En tant qu'homme, le pharmacien n'est aussi pas très sûr de lui quand il s'agit de s'entretenir de tels sujets. Et des idées reçues persistent. " Dans l'étude, la moitié des pharmaciens déclarent ainsi que les antidépresseurs peuvent changer la personnalité du patient et quatre sur dix pensent que les antidépresseurs entrainent une dépendance. "

Formation

Que faire de ces résultats ? " Le premier input est venu des pharmaciens eux-mêmes ", répond Gert Scheerder. " Les pharmaciens de l'association BOA étaient partie prenante pour aller plus loin dans ce domaine. En collaboration avec l'APB et Ipsa, nous avons commencé à donner une formation en Flandre occidentale. Nous avons été agréablement surpris par les réponses positives. D'où la naissance d'un programme de formation national. " Un certain nombre de barrières doivent encore être levées. Beaucoup de pharmaciens ont cité le problème du manque d'intimité. De tels entretiens ne peuvent en aucun cas être menés à bien dans une officine remplie de clients. Mais ces entretiens représentent aussi l'une des tâches que le pharmacien a lui-même choisi de mettre sur sa route future.

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