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L'ambigüité du tabagisme sans tabac

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Depuis quelques années, la cigarette électronique et, dans une moindre mesure, la chicha se présentent comme des alternatives au tabagisme. Si certains y voient des outils de sevrage, d'autres pointent les risques que ces produits font courir aux anciens et aux non-fumeurs.

2 juin 2019

Tout le monde connaît l'un ou l'autre patient qui a arrêté de fumer " grâce " à la cigarette électronique. Plusieurs études se sont d'ailleurs penchées sur le rôle du vapotage1 dans le sevrage tabagique, avec des résultats parfois contradictoires. La dernière en date a été publiée dans le New England Journal of Medecine 2. L'étude a inclus 886 candidats au sevrage, répartis en deux groupes. Les premiers se sont vu proposer une cigarette électronique avec un e-liquide contenant de la nicotine. Le second a utilisé des substituts nicotiniques classiques. Tous les participants bénéficiaient d'un accompagnement psychocomportemental. Les résultats sont étonnants : le taux d'abstinence à un an est de 18% dans le groupe de la cigarette électronique et de 9,9% dans l'autre. " Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce succès, notamment la "ressemblance" entre vapotage et tabagisme ", commente le Pr Jean-Paul Van Vooren, président du conseil d'administration du Fonds des affections respiratoires (FARES). " La cigarette électronique ne permet pas seulement de conserver le geste de fumer. Grâce à la vapeur inhalée, la nicotine est aussi plus vite absorbée qu'avec un patch ou une gomme, par exemple, et va saturer plus rapidement les récepteurs nicotiniques. Il y a un effet "pic", fort proche de celui de la cigarette. "

La cigarette électronique, une panacée ?

L'étude souligne toutefois deux bémols. Primo, au bout de 52 semaines, les anciens fumeurs du premier groupe sont près de 80% à encore utiliser leur produit de substitution... contre 9% dans l'autre groupe. Tous ces vapoteurs sont sevrés du tabac, mais pas de la nicotine. " Or, la nicotine est un immunomodulateur négatif ", rappelle le Pr Van Vooren. " À terme, elle affaiblit le système immunitaire, avec un effet délétère sur certaines maladies inflammatoires. "

Secundo, les vapoteurs de l'étude sont un peu plus nombreux à avoir rapporté des irritations de la bouche ou de la gorge (65,3% vs 51,2%). Nous manquons de recul pour connaitre les effets potentiellement délétères d'un usage à long terme de la cigarette électronique, notamment sur le système cardiorespiratoire. Cela dit, comparée à une vraie cigarette, sa toxicité est sans doute négligeable. De là à ériger le vapotage en alternative acceptable au tabagisme, il y a un pas que la plupart des tabacologues se gardent bien de franchir ! Et pour cause...

Une porte d'entrée vers le tabagisme

La nicotine est hautement addictive. Pour les non-fumeurs, inhaler des produits qui en contiennent, comme les e-liquides ou le tabamel (mélange de tabac et de mélasse, utilisé dans la chicha), suffit à devenir " accro " à la nicotine. Plus ces produits sont consommés jeunes, plus forte sera la dépendance physique. De plus, tant la chicha que la cigarette électronique apprennent et habituent les consommateurs au geste de fumer. Avec le risque d'être tenté un jour par une vraie cigarette, un cigare, un joint, une pipe, etc.

Même sans nicotine, les e-liquides et les pierres à vapeur, alternatives sans tabac pour la chicha, peuvent être des portes d'entrée vers le tabagisme. " Caramel, chocolat, fruits, mojito... Ces produits peuvent être parfumés et aromatisés de mille-et-une façons ! " déplore le Pr Van Vooren. " Ce qui les rend séduisants, notamment pour les jeunes qui, en plus, peuvent considérer le vapotage comme "cool" ". Le législateur ne s'y est pas trompé puisqu'il considère les dispositifs de vapotage comme des produits dérivés de tabac. Avec toute la règlementation que cela induit : interdiction de la vente aux moins de 16 ans, limitation du taux de nicotine dans les e-liquides, interdiction de vapoter dans les lieux publics, publicité et promotion soumises à restriction, etc.

La chicha, un risque sous-estimé

Fin 2018, le FARES a édité une brochure d'information sur la chicha3. Dans sa forme classique, ces pipes à eau utilisent une combustion au charbon pour chauffer du tabamel ou une pierre à vapeur aromatisée. Certains modèles plus récents utilisent un " charbon " électronique qui évite la combustion et, donc, l'inhalation de goudrons et de monoxyde de carbone. Cela dit, la chicha pose un problème de taille : ses risques sont méconnus ou sous-estimés. La plupart des consommateurs ignorent qu'il s'agit d'une forme de tabagisme, avec toutes les potentielles conséquences cardiovasculaires, respiratoires et cancérigènes inhérentes. À ces dernières s'ajoute aussi un risque infectieux. " Il n'y a pas de règlementation concernant l'hygiène de ces dispositifs ", pointe le Pr Van Vooren. " Or, la chicha est souvent consommée à plusieurs. Si ses composants (embout, tuyau, valve, réservoir d'eau, etc.) ne sont pas correctement nettoyés entre chaque utilisation, la prolifération et l'inhalation de germes sont inévitables. "

La meilleure méthode

En conclusion, si la cigarette électronique et la chicha sans nicotine ni combustion aident certains fumeurs à arrêter le tabac, elles ne sauraient se substituer aux méthodes validées ni même les précéder. " Une aide au sevrage physique (médicaments et/ou substituts nicotiniques traditionnels), couplé à un accompagnement cognitivocomportemental chez le médecin ou le tabacologue reste la méthode de première intention ", conclut le Pr Van Vooren. Quant aux non-fumeurs, le meilleur conseil que l'on puisse leur donner est de ne rien fumer du tout.

1. Vapoter signiie " fumer " avec une cigarette électronique. Les adeptes du vapotage peuvent être désignés comme des " vapoteurs ".

2. P. Hajek et al., " A Randomized Trial of E-Cigarettes versus Nicotine-Replacement Therapy " in N Engl J Med, 14 février 2019.

3. La brochure est téléchargeable sur www.fares.be, rubrique " Tabagisme/Publications ".

Meilleur remboursement

Le Champix© agit au niveau des neurones pour diminuer l'envie de fumer. La varénicline entrainant souvent des effets secondaires, les candidats au sevrage doivent d'abord essayer le médicament pendant deux semaines. Ce "starter pack" coutait près de 50 ? et était entièrement à charge du fumeur. Depuis le 1er février 2019, il est remboursé en grande partie par la mutuelle. Les patients ne payent plus que 14,80 ? de leur poche (9,80 ? avec le statut BIM). De plus, ils peuvent désormais bénéicier du remboursement de trois cures (au lieu de deux) sur cinq ans. Histoire d'encourager les tentatives, malgré un ou plusieurs échecs...

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