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La fabuleuse découverte d'une esquisse de la Fabrique de Vésale

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Il y a quelques semaines, lors d'un webinaire triennal consacré à Vésale, le Milanais Mattia R. Caiati exposait la fabuleuse découverte d'une esquisse préparatoire du squelette pensif (parfois surnommé "Le philosophe") illustrant la Fabrique, attribué à Jan van Calcar en personne. Interview exclusive de cet homme qui a découvert ce trésor dans le sud de l'Allemagne et qui a tout fait pour démontrer qu'il n'était pas authentique... mais sans succès!

15 décembre 2020

Tiré à quatre épingles, le jeune Mattia R. Caiati nous accueille avec une verve toute italienne à la Galleria Caiati Old Masters (Via Santa Marta à Milan), fondée vers 1950, qu'il exploite aujourd'hui avec son père Roberto. Lors de son déménagement dans cette jolie maison du centre-ville, dans le courant de l'année dernière, la galerie a marqué le coup par une exposition comportant "una sola opera (ma di grande caratura)", comme l'a si bien résumé la célèbre revue Arttribune. Cette perle rare de 317x193 mm à peine, c'était une esquisse préparatoire jusqu'ici inconnue du De humani corporis fabrica libri septem de Vésale, attribuée à Jan Steven van Calcar (alias Giovanni da Calcar ou parfois Jean Calcar en français). Jusqu'ici, seuls trois dessins de ce type avaient été retrouvés.

Caiati Old Masters

Mattia Caiati : "La galerie Caiati Old Masters a été fondée dans les années 50 par un oncle de mon grand-père, Lino Caiati, et se spécialisait à l'origine dans la restauration et la vente de meubles anciens", raconte-t-il "C'est mon père qui a sauté le pas vers la peinture et les maîtres anciens du 16e au 19e siècle qui restent notre principal fonds de commerce, même s'il s'y ajoutent aujourd'hui quelques sculptures et dessins. C'est vraiment une entreprise familiale depuis 70 ans et nous ne sommes pas peu fiers de notre nouvelle adresse au coeur du centre historique, à cinq minutes à pied du Duomo."

Le journal du Médecin: À quel type de clientèle s'adresse votre galerie?

Nous traitons surtout avec une clientèle internationale composée aussi bien de musées que de collectionneurs privés. Nous participons aux grandes foires internationales (la Brafa à Bruxelles, Masterpiece London, la Biennale Internazionale dell'Antiquario di Firenze, ndlr) et nous organisons nous-mêmes des événements dans notre galerie... même si avec le coronavirus, j'ai l'impression que cela fait une éternité.

Si vous ne deviez retenir qu'une oeuvre-phare, ce serait...

(Il réfléchit longuement) La question est difficile... mais je pense que celle qui m'a le plus touchée, c'est un portrait de Tiepolo que mon père a vendu à un collectionneur italien. Un chef-d'oeuvre comme on n'en voit passer qu'un dans sa vie!

Avez-vous déjà proposé d'autres oeuvres médicales dans le passé?

Pas vraiment, même si nous avons un faible pour les pièces un peu hors normes. L'un de nos artistes préférés est Joseph Heintz le jeune, un peintre allemand actif à Venise qui a passé toute sa carrière à représenter des squelettes, des crânes et des monstres. En découvrant son oeuvre, nous avons immédiatement été séduits.

Comment avez-vous découvert cette esquisse de Calcar?

Je suis tombé dessus par le plus grand des hasards! C'est lors d'une visite chez un gros client, dans le sud de l'Allemagne, que j'ai eu l'attention attirée par cette sanguine d'un artiste (encore) anonyme.

L'oeuvre m'a immédiatement fasciné. Pensant qu'il s'agissait peut-être d'un dessin du florentin Alessandro Allori ou d'une copie, j'ai immédiatement contacté la spécialiste Maria Cecilia Fabbri, qui l'a examiné. Elle est parvenue à la conclusion que ce n'était certainement pas une copie d'Allori... mais qu'il aurait pu s'agir d'une rarissime esquisse préparatoire d' Il Filosofo, l'une des illustrations les plus iconiques de la Fabrique de Vésale!

Connaissiez-vous Vésale et les illustrations de la Fabrique?

J'en avais évidemment entendu parler, mais sans être un expert en la matière. C'est vraiment grâce à Maria Cecilia Fabbri que j'ai pu faire le lien. Je me suis ensuite plongé dans l'oeuvre de spécialistes de Vésale comme Kemp, O'Malley, Dacos ou encore votre compatriote, le professeur Van Hee, et c'est ainsi que je suis parvenu à la conclusion que ce dessin aurait bien pu être ce que j'espérais. J'ai été particulièrement inspiré par l'ouvrage de Martin Kemp, A Drawing for the Fabrica ; and some thoughts upon the Vesalius Muscle-Men, qui apporte la preuve qu'un certain nombre d'oeuvres du Hunterian Museum de Glasgow ont été identifiées à tort comme des esquisses préparatoires de la Fabrique par Saunders et O'Malley. Les lettres évoquant le texte sur les esquisses, qui ont été réorganisées par la suite comme pour donner l'impression que Vésale les avait fait changer, forment la clé de voûte de son raisonnement. Les croquis se sont finalement avérés être de simples copies plutôt que des esquisses préparatoires, ce qui fait évidemment une sérieuse différence. Comme les lettres du dessin en notre possession ont également été réorganisées, j'ai cherché un moyen de contrôler la composition des traces sanguines dans le squelette et dans les lettres afin de m'assurer que les arguments soulevés par Kemp ne s'appliquent pas dans ce cas.

Comment s'est déroulée votre enquête?

Nous avons fait réaliser un certain nombre de tests non destructifs au Consiglio Nazionale delle Ricerche à Pise, en demandant de contrôler très spécifiquement la composition du pigment du sang dans le squelette et dans les lettres... et bingo, c'était exactement la même, ce qui nous permet de conclure que les deux éléments ont été dessinés la même année et vraisemblablement à l'aide du même instrument. L'oeuvre aurait été réalisée en 1540, soit trois ans avant la première édition de la Fabrique. Je suis toutefois convaincu que la meilleure manière de prouver qu'une oeuvre est authentique est d'essayer de démontrer qu'elle ne l'est pas... et d'échouer. ( rire)

Quels sont vos projets pour le dessin de Calcar?

La pandémie a évidemment un peu contrarié nos projets... un grand musée américain avait sollicité le prêt de l'oeuvre pour une exposition, mais tout est tombé à l'eau. Cela dit, je serais évidemment ravi de pouvoir l'exposer en Belgique. Si une institution devait être intéressée, je suis tout ouïe!

Caiati Old Masters reste malgré tout une galerie commerciale. Ce dessin est-il à vendre et, si oui, à quel prix?

L'esquisse de Jan Steven van Calcar est en effet à vendre, et je vous avoue que j'aimerais beaucoup la voir partir dans un musée pour que tout le monde ait la chance de l'admirer ou de l'étudier. Son prix tourne autour d'un demi-million d'euros.

Roy Lichtenstein. Visions multiples. Jusqu'au 18 avril 2021 au Musée des beaux-arts de Mons, du mardi au dimanche (10-18h). Fermé les 25/12 et 1/1. www.visitmons.be

Qui était Jan Steven van Calcar?

Les spécialistes s'accordent aujourd'hui à dire qu'une grande partie des images qui illustrent la Fabrique de Vésale ont été dessinées par Jan Steven van Calcar, comme Giorgio Vasari et Carel van Mander le savaient d'ailleurs déjà au 16e siècle, même si on a également évoqué au fil du temps les noms d'artistes italiens comme Campagnolo, Salviatis et même Titien.

Bien qu'il ait vu le jour vers 1515 dans l'ouest de l'Allemagne, Jan Steven van Calcar ou Giovanni da Calcar est considéré comme un peintre de la Renaissance italienne. En 1536, il devient l'un des élèves du Titien. Ses oeuvres sont aujourd'hui exposées dans des musées à Berlin, Paris, Florence, Vienne, Prague, etc. Même Rubens en avait une dans sa collection!

On sait par ailleurs que Calcar et Vésale se connaissaient bien. Des six tables anatomiques de Vésale, trois sont signées par l'artiste. De nombreux spécialistes lui attribuent également les écorchés qui illustrent la Fabrique, même s'il n'existe pas de preuves irréfutables en ce sens. Il en va de même du squelette pensif qui, détail typique de l'art de la Renaissance, est représenté comme s'il était vivant. La version qui figure dans la Fabrique est accompagnée de la mention " Vivitur ingenio, caetera mortis erunt" ("Le génie survit, tout le reste périt") - un memento mori, une réflexion philosophique sur la vie et la mort et une ode au génie humain.

A gauche le croquis préparatoire, à droite le résultat final de la Fabrica de Vésale.
A gauche le croquis préparatoire, à droite le résultat final de la Fabrica de Vésale.© Caiati Old Masters

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