Pr Emmanuel Hermans - Head of the Group of Neuropharmacy, Institut des neurosciences Faculté des sciences pharmaceutiques et biomédicales de l'UCLouvain

Le Pharmacien : La profession de pharmacien attire-t-elle encore les jeunes?
Chaque année, l'école de pharmacie de l'UCLouvain diplôme environ 120 pharmaciens et pharmaciennes sur le site de Bruxelles. En Belgique, contrairement à d'autres pays européens, les inscriptions à l'École de pharmacie ne souffrent pas d'une diminution, que du contraire! Cela tient à plusieurs raisons propres au contexte belge. Il y a d'abord le fait qu'en Belgique, il n'y a pas d'examen d'entrée en pharmacie, contrairement aux pays voisins, ce qui attire de nombreux étudiants étrangers. Ensuite, les institutions universitaires veillent à proposer une formation scientifique de haut niveau, laquelle séduit les employeurs de divers horizons. Enfin, la mise en place de l'examen d'entrée en médecine a fait que bon nombre d'étudiants recalés s'orientent vers les sciences pharmaceutiques ou biomédicales. Ceci gonfle les inscriptions en pharmacie sans qu'il n'y ait une réelle motivation pour cette formation ou pour le métier de pharmacien d'officine.
Aujourd'hui, l'image du pharmacien d'officine auprès du grand public est en péril. Le public perçoit mal son rôle essentiel en première ligne dans les soins de santé.
Les études de pharmacie couvrent-elles tous les aspects du métier?
Les universités sont fières d'offrir une formation scientifique aussi riche et étendue qui assure le développement des esprits analytiques, scientifiques et critiques, qui sont particulièrement convoités dans différents domaines de la société. Nos pharmaciens embrassent de ce fait des carrières dans divers secteurs autres que l'officine (hôpital, industrie, recherche & développement, biologie clinique, communication, etc.). Il existe donc une pléthore de débouchés en compétition avec le monde officinal.
Nos universités forment des pharmaciens pour qu'ils soient les professionnels de la délivrance responsable des médicaments.
Par ailleurs, nos activités en master sont très orientées sur la pharmacothérapie et les soins pharmaceutiques et nous sensibilisons nos étudiants à toutes les facettes propres à l'expertise du pharmacien exerçant en officine. Lorsqu'ils réalisent leurs stages en officine, ils découvrent une activité où ils se confrontent à d'autres réalités qui sont aussi spécifiques au métier (la gestion, la finance, l'esprit d'entreprise, la gestion du personnel, etc.). De ce fait, bon nombre de jeunes pharmaciens préfèrent exercer en qualité de pharmacien adjoint ou itinérant pour se focaliser sur la délivrance et ne pas affronter les responsabilités administratives qui incombent à un titulaire.
Certes, ces facettes du métier pourraient être enseignées durant le parcours académique. Maintenir une formation scientifique solide, assurer une formation à la délivrance responsable et ajouter ces nouveaux éléments risque de rendre obèse la formation universitaire déjà bien conséquente.
Le métier de pharmacien d'officine: une spécialisation?
Faudrait-il distinguer la formation des pharmaciens s'orientant spécifiquement vers l'officine des autres métiers, en dupliquant les parcours, comme c'est le cas dans certaines universités du nord du pays? Doit-on envisager une spécialisation à l'officine à l'instar de ce qui se fait en médecine générale? Une question difficile qui devra un jour être abordée.
L'idée de favoriser davantage les contacts entre les pharmaciens expérimentés et les jeunes pharmaciens en fin de formation ou au début de leur activité est séduisante. Elle permettrait de croiser les aspects scientifiques et les tâches multiples liées à la pratique de terrain. Des initiatives dans ce sens se multiplient en impliquant les pharmaciens dans les activités académiques, mais les maîtres de stage ont également un rôle clé à jouer. La formation de ces derniers est donc importante et nous y oeuvrons de plus en plus en concertation avec les associations professionnelles.
Le métier de pharmacien d'officine est-il menacé?
La connaissance et la délivrance des médicaments restent la prérogative du pharmacien ... mais le terrain est extrêmement fragile! Il est important que les pharmaciens se mobilisent et s'expriment plutôt que de regarder passivement évoluer la société! Je dis souvent aux étudiants qu'au bout de leurs cinq ans d'étude, ils ne sont plus des observateurs, ils doivent endosser le rôle d'acteurs. Ils ont un idéal, mais aussi une responsabilité qui s'effrite progressivement. C'est à eux qu'il revient de faire bouger les choses et notamment de travailler à la reconnaissance du pharmacien en tant que professionnel de la santé de première ligne. Le monde dans lequel nous vivons change, et vite! Mais la pharmacie d'officine ne se défend pas assez, ni sur le plan scientifique, ni sur le plan de son rôle dans le circuit des soins de santé, ni sur le plan économique. Le métier de pharmacien a toujours évolué au rythme de l'évolution de la société, et notre époque n'y échappe certainement pas!
Aussi longtemps que les revenus du pharmacien d'officine resteront strictement liés à la délivrance, la situation va se dégrader! Il faut donc sortir de ce carcan et revendiquer un élargissement du rôle du pharmacien d'officine.
Il paraît également essentiel de mieux informer le public à propos du rôle du pharmacien qui est aujourd'hui en péril. Le public voit le pharmacien comme un commerçant et non comme un spécialiste du médicament. Il appartient au pharmacien et au pouvoir public d'informer, mais il est aussi nécessaire de permettre au pharmacien d'agir au quotidien en qualité d'acteur de la santé et non en qualité de commerçant.
Inspiration venue de Flandre
Une 1ère ligne durable ne peut que renforcer l'attractivité de la profession de pharmacien
Investir dans une 1ère ligne durable, prêter attention au bien-être des prestataires de soins et soutenir leur rôle social spécifique ne peut que contribuer à renforcer l'attractivité pour le métier de pharmacien.
Cluster Zorg, l'organisation faîtière des associations professionnelles flamandes de soins primaires, a regroupé quatre recommandations dans une note adressée au nouveau gouvernement flamand.
La reconnaissance des associations professionnelles dans le domaine des soins de première ligne figure au premier plan. Elle est notamment cruciale pour la prévention, la réalisation des objectifs flamands en matière de santé, les soins intégrés et la garantie de la qualité des soins.
Il faut d'une part, soutenir le travail des cercles locaux pour améliorer la communication des professions de la première ligne entre elles et renforcer les prestations de soins.
Et d'autre part, comme le souligne le Cluster Care, il faut aussi faire face aux évolutions des soins de santé - séjours hospitaliers plus courts, évolution démographique et de la main-d'oeuvre- autant de défis que les (futurs) pharmaciens vont devoir relever. "Grâce à des ressources et des politiques adéquates, les prestataires de 1ère ligne peuvent continuer à remplir leur rôle crucial et répondre à l'évolution des besoins de la population en matière de soins de santé", peut-on lire dans le rapport.
Enfin, le bien-être des prestataires de 1ère ligne mérite aussi de l'attention - une préoccupation au top chez les jeunes pharmaciens. Car qui dit soins de qualité, dit forcément prestataires en forme et motivés. Veiller à leur santé physique et mentale est donc aussi une priorité.