
Briser le tabou
Les médecins vont mal, mais n’en parlent pas. Ou trop tard. Ce paradoxe est connu, documenté, ressassé. Mais si l’on gratte un peu, une question plus dérangeante surgit : pourquoi tant de soignants, intelligents, formés, engagés, acceptent-ils si longtemps de souffrir en silence ? Et pourquoi cette souffrance continue-t-elle d’être perçue comme une faiblesse, au sein même du monde médical ?
Dans une étude récemment publiée (lire ci-contre), la psychologue Emilie Banse met des mots sur une réalité que beaucoup vivent sans pouvoir l’exprimer. Elle parle de culture médicale. De ce tissu invisible, fait d’attentes tacites, de gestes appris, de silences intériorisés. D’un système de normes qui vous façonne, souvent malgré vous. Et qui continue à transmettre, génération après génération, l’idée qu’un bon médecin ne s’arrête pas. Qu’il ne doute pas. Qu’il ne tombe pas.
Le plus inquiétant, dans ce constat, ce n’est pas qu’il soit choquant. C’est qu’il soit familier. Le plus dur à entendre, dans cette enquête, c’est peut-être ce que le système fait à celles et ceux qu’il prétend former. Des étudiants brillants, enthousiastes, curieux, qui finissent par intégrer qu’ils ne doivent pas flancher. Et qui, pour beaucoup, se taisent quand ça craque.
Emilie Banse ne pointe pas du doigt. Elle met en lumière. Elle donne à voir une culture historique, puissante, mais qui évolue moins vite que la société. Une culture qui valorise l’abnégation, mais néglige la protection. Une culture qui soigne les autres, mais s’oublie elle-même.
Changer cela ne passera pas par des slogans. Mais peut-être par un premier pas : reconnaître que cette culture existe, et qu’elle peut, parfois, faire mal.
Briser le tabou, c’est déjà se soigner un peu.