Tombé de la trousse
La parole filtrée
L’un souffre et l’autre cherche à comprendre, soigner et accompagner. Idéalement, cet échange place face à face deux êtres qui communiquent en un « colloque singulier », notion devenue quelque peu désuète.
Nos consultations sont de plus en plus souvent médiatisées par un tiers en raison de barrières linguistiques, de handicap sensoriel ou cognitif, de précarité sociale, voire de dépendance familiale ou culturelle : autant de situations où la parole du patient ne parvient au médecin qu’au travers d’un filtre humain.
Cette médiation n’est jamais neutre. Elle modifie en profondeur la perception des besoins du patient, la compréhension de sa pathologie et, en conséquence, les modalités de l’aide que le médecin peut lui apporter. Loin d’être un simple obstacle technique à la communication, elle constitue un enjeu clinique, relationnel et éthique majeur.
Un récit clinique transformé
Elle n’a pas d’âge, vient de loin, vit chez nous depuis 20 ans, et ne parle pas un mot de français. Je ne l’ai jamais vue seule en consultation, elle est toujours accompagnée de son mari qui traduit ses plaintes, qu’elle a multiples. Étrange situation qui m’interroge : ce qui me parvient correspond-il à ce qui est exprimé, ou n’est-il qu’une interprétation de ce qui se vit entre eux, et dont je deviens le médiateur ?
Toute consultation médicale repose sur un récit : celui que le patient fait de son corps, de sa souffrance et de son histoire. Lorsque ce récit est médiatisé, il subit une transformation. Le tiers intermédiaire reformule, résume, sélectionne. Il traduit non seulement des mots, mais aussi des normes, des valeurs et des représentations. Ce qui est jugé dicible, acceptable ou pertinent est transmis ; le reste est souvent laissé dans l’ombre. Les plaintes somatiques sont privilégiées, tandis que les dimensions psychiques, relationnelles ou intimes tendent à disparaître. La pathologie perçue par le médecin peut devenir artificiellement plus simple, plus linéaire, plus strictement organique qu’elle ne l’est réellement. Le récit perd ses hésitations, ses contradictions, ses silences, en voulant aller à l’essentiel il le perd.
Lorsque cette traduction est assurée par un conjoint, et plus particulièrement par le mari d’une patiente issue de l’émigration ne parlant pas la langue du pays d’accueil, même en l’absence de toute intention malveillante se cumulent plusieurs facteurs de dépendance. S’interpose le souci de protéger ce qui semble honteux, minimiser ce qui pourrait fragiliser l’équilibre familial, ou reformuler les symptômes selon sa propre compréhension.
Comment entendre ce qui ne peut être dit ?
Situation fréquente dans nos consultations multiculturelles, comment recréer dans ce cadre les conditions permettant à cette subjectivité entravée de se manifester ? Cela passe d’abord par une posture claire : le patient reste l’interlocuteur principal, même lorsque la parole est traduite par un proche que le médecin connaît bien. C’est au patient que le regard, l’intonation, la gestuelle doivent toujours s’adresser. Les questions gagnent à être courtes, fragmentées, formulées dans un langage simple, afin de limiter la tentation de résumer ou de reformuler excessivement.
Le patient reste l’interlocuteur principal, même lorsque la parole est traduite par un proche que le médecin connaît bien.
L’observation attentive du non-verbal devient alors centrale. Discordances entre la traduction et l’expression faciale, silences prolongés, réactions émotionnelles non relayées verbalement constituent des signaux cliniques à part entière. Le corps, souvent, parle plus librement que les mots. Lorsque cela est possible, proposer un temps de consultation en tête-à-tête présenté comme une pratique habituelle et non comme une défiance peut ouvrir un espace d’expression inédit faisant appel à d’autres modes de communication faits de gestes simples, dessins, pictogrammes, échelles visuelles de douleur ou de fatigue.
L’examen clinique lorsqu’on dispose d’un local dédicacé permet parfois l’expression corporelle des symptômes, « montrez-moi bien où cela fait mal ? ». Le silence lui-même, lorsqu’il est habité et respectueux, autorise parfois l’émergence d’une émotion ou d’un regard qui en dit plus long qu’un discours traduit. Un collègue œuvrant pour Médecins du Monde garde ainsi un souvenir ému d’une fin de consultation muette où une patiente immigrée le prit spontanément dans ses bras pour le remercier. La tendresse et la gratitude se moquent des barrières culturelles.
La bienveillance parle toutes les langues
La difficulté d’une consultation filtrée lui confère paradoxalement toute sa valeur. Soigner un patient dont la parole est traduite contient une part d’incertitude qui ne peut amener à le réduire à une version simplifiée de lui-même. À la barrière du langage s’ajoutent en effet souvent d’autres obstacles tout aussi contraignants qui heurtent notre éthique médicale (un examen clinique sans déshabillage intégral, la présence intrusive du mari ou du père, le refus d’être examiné par un médecin qui ne soit pas du même genre). Se cabrer ou composer ? Apprendre à écouter à travers un filtre, sans se laisser aveugler par lui, fait partie des défis d’une médecine parfois complètement bousculée qui accepte ses limites. Par-delà la langue et les barrières culturelles, chaque patient a sa vérité singulière, qui n’est pas toujours la nôtre. Rencontrer l’autre dans la bienveillance, faisant fi de ce qui nous apparaît pourtant parfois comme essentiel est un apprentissage qui ne fait pas partie du cursus d’enseignement mais mérite qu’on s’y colle.