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L’infectiologie, de l’ombre à la lumière

VOIX DES ASSOCIATIONS  Longtemps, l’infectiologue a été cantonné dans un rôle de gestionnaire de l’antibiothérapie, celui qu’on appelait pour gérer un sepsis, une pneumonie ou une fièvre inexpliquée. Mais une pandémie est passée par là, et les infectiologues sont, eux, passés de l’ombre à la lumière des projecteurs. Nul n’a oublié comment, en moins de six mois, ils ont occupé l’espace médiatique pour prodiguer conseils et recommandations aux collègues en mal d’informations et à une population en plein désarroi.

Dr Claude Biéva - 8 mei 2026

Pr Yves Van LaethemAujourd’hui, le champ d’actions de l’infectiologie s’est complexifié avec les déplacements de population, l’arrivée des anticorps monoclonaux et de nouveaux vaccins. Quelle est sa place dans un monde microscopique en pleine évolution ? La réponse du Pr Yves Van Laethem, infectiologue et président du Conseil Supérieur de la Santé.

La place de l’infectiologie dans la médecine moderne a bien changé, ces dernières années. Pour le Pr Van Laethem, « nous étions historiquement les référents pour choisir une antibiothérapie dans des maladies infectieuses conventionnelles, sa durée, son mode d’administration, les risques d’émergence de résistance chez des malades de proximité peu attirés par des destinations exotiques. Aujourd’hui, ce rôle s’est étendu à la prise en charge de gens qui voyagent, migrants ou explorateurs, ce qui demande de connaître les écologies bactériennes locales, les profils de résistance, les maladies importées (dengue, paludisme, tuberculose, variole du singe (Mpox), lèpre…), les vaccinations etc. À cela s’ajoute le réchauffement climatique qui favorise des maladies causées par des pathogènes véhiculés par un animal ou un insecte. Elles représentent plus du quart des maladies infectieuses chez l'être humain. Entre autres, la prolifération du moustique tigre entraîne une montée inquiétante des cas de dengue ou de Chikungunya, qu’il faut aussi pouvoir gérer ».

Comment évolue la consommation des antibiotiques en Belgique ?

Vers la fin des années 1990, la Belgique faisait partie des trois plus gros consommateurs d’antibiotiques en Europe. Depuis 2000, des initiatives nationales comme la BAPCOC ont permis de réduire sensiblement la consommation.

Mais pour le Pr Van Laethem, « le dernier rapport [1] de l’ECDC (Centre européen de prévention et de contrôle des maladies) montre que la Belgique reste un élève très moyen en Europe, avec une consommation d'antibiotiques supérieure à la moyenne européenne en 2021 (16 doses journalières définies délivrées en ambulatoire (DDD), contre 15 en Europe), deux fois plus élevée qu’aux Pays-Bas (7,6 DID), mais inférieure à la France (19,9 DID) ».

Qui consomme le plus ? « La médecine extrahospitalière avec près de 80% des prescriptions. En milieu hospitalier, la tendance est à la hausse, avec une augmentation de 15% en dix ans ». Comment faire mieux ? « Les tests de diagnostic rapide (point of care) réalisés en pharmacie, comme la mesure de la CRP ou un frottis de gorge à la recherche d’un streptocoque, peuvent contribuer à un emploi raisonné des antibiotiques. Les pays scandinaves sont leaders en soins primaires avec des taux d'utilisation dépassant souvent 65% pour les infections respiratoires. La Belgique explore timidement ».

Les résistances aux antibiotiques progressent-elles ?

Selon un rapport de l’OMS [2], un sixième des infections bactériennes documentées étaient, en 2023, causées par des souches résistantes aux antibiotiques. Entre 2018 et 2023, l’augmentation annuelle moyenne des résistances était comprise entre 5 % et 15 %. Plus de 40 % des E. coli et 55 % des K. pneumoniae dans le monde sont aujourd’hui résistantes aux céphalosporines de troisième génération.

D’autres antibiotiques essentiels, notamment les carbapénèmes et les fluoroquinolones, sont moins efficaces contre E. coli et Salmonella. K. pneumoniae peut cumuler plusieurs mécanismes de résistance qui agissent en synergie : une souche produisant une carbapénèmase + une perte de porine OmpK36 + une surexpression de la pompe AcrAB.

Se dirige-t-on vers des impasses thérapeutiques ? « La montée des résistances (C3G, quinolones) est lente en Belgique, mais pas explosive comme dans certains pays. Mais il est vrai que dans des situations de multirésistance, il est parfois difficile d’obtenir l’antibiotique le plus adéquat. Par ailleurs, peu de nouveaux antibiotiques sont apparus ces dernières années, ce qui amène à utiliser des C3G ou carbapénèmes associés à des inhibiteurs de plus en plus variés et de plus en plus efficaces sur les métallo-bêta-lactamases, par exemple. Mais, là aussi, s’en procurer n’est pas simple, notamment pour des raisons de coût. »

Que dire de la couverture vaccinale actuelle contre la grippe, le SARS-CoV-2 et le HPV ?

« De toute évidence, la couverture vaccinale a bien progressé, avec la possibilité de vacciner en officine. Un récent rapport de l’APB révèle que le nombre de personnes vaccinées en officine est passé de 292.000 en 2023-2024 à 669.000 en 2025-2026, soit un doublement en trois saisons rien que pour la partie francophone. Ce sont majoritairement des vaccins contre la grippe, administrés à un public plus large. Pour le SARS-CoV-2, on ne dispose pas de données chiffrées, ce qui n’est pas trop inquiétant parce qu’on se retrouve aujourd’hui avec un variant omicron moins dangereux. »

L’infectiologie occupe une place de plus en plus importante dans ce monde microbiologiquement complexe. 

La Belgique a aussi tiré les leçons de la pandémie à covid-19 en se dotant d’un plan de gestion de crises sanitaires, de recommandations et de stocks de vaccins. Pour le HPV, la question d’une seule dose est discutée sur base d’une littérature qui montre un effet comparable à deux ou trois doses pour une souche, et un peu inférieur pour une autre, et aussi une possibilité de toucher plus de gens avec une dose qu’avec deux ou trois. Pour le Pr Van Laethem, « trois messages sont importants : 1/ c’est un vaccin contre un cancer, pas contre une maladie sexuellement transmissible ; 2/ c’est un vaccin qu’on peut encore recevoir à 25-30 ans ; 3/ il faut sensibiliser un sous-groupe de personnes immunodéficientes incluant les personnes vivant avec le VIH, mais aussi des adultes jeunes avec une colite ulcéreuse ou une maladie de Crohn. La protection est durable, avec un recul de 15 ans. Des pays grands vaccinateurs comme la Suède, l’Écosse ou l’Australie ont montré qu’on peut drastiquement réduire les pathologies génitales, et on peut espérer un effet de même ampleur pour les autres localisations (oropharynx). En Belgique, la bonne nouvelle est le remboursement du vaccin au 1er juin pour toutes les personnes jusqu’à 26 ans, et pour les personnes HIV+ et les greffés jusqu’à 45 ans ».

Que faut-il penser des vaccins combinés ?

La pandémie à covid-19 a révélé l’efficacité des vaccins à ARN messager. Six ans plus tard, le laboratoire Moderna a annoncé, le 6 avril, l’obtention d’une AMM pour mCombriax (mRNA-1083), son vaccin combiné à ARN messager contre la grippe saisonnière et le covid-19. Les résultats d’un essai de phase III montrent une efficacité similaire ou supérieure par rapport aux vaccins traditionnels. Un vaccin monovalent grippe pourrait être disponible pour la saison 2027-2028.

« Le principal avantage d’un tel vaccin est sa rapidité de production. Actuellement, la préparation des vaccins antigrippaux commence en février selon les données de l’OMS, après analyse de la saison grippale qui se termine dans l’hémisphère Sud. Mais le virus peut muter entre février et son administration à l’automne, ce qui diminue son efficacité. La technologie à ARN permet d’attendre deux à trois mois en plus pour inclure les souches les plus récentes et garantir des antigènes plus stables qui vont induire des anticorps plus ciblés. Sur le fond du problème, un vaccin combiné est l’avenir de la vaccination par sa facilité de production, mais la technologie ARN ne sera pas la seule à être développée… »

Recherche infectiologue H/F…

L’infectiologie occupe une place de plus en plus importante dans ce monde microbiologiquement complexe.

Elle est maintenant reconnue comme une formation complémentaire accessible après une spécialisation de base, principalement en médecine interne, pédiatrie ou pneumologie. Plus de 120 infectiologues ont été agréés rétroactivement. Suffiront-ils ? L’avenir nous le dira…

Références
1. ECDC 2025. https://www.ecdc.europa.eu/sites/default/files/documents/ESAC-Net-AER-2024_rev2.pdf
2. WHO 2025. https://www.who.int/fr/news/item/13-10-2025-who-warns-of-widespread-resistance-to-common-antibiotics-worldwide

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