Tombé de la trousse
Ce qu’un tatouage peut dire
Au détour d’une manche relevée, surgit une chouette que je n’avais jamais remarquée. Cette accorte patiente connue de toujours s’amuse de mon étonnement et confirme que ce tatouage initial est un cadeau d’anniversaire offert pour ses 70 ans, démarche de libération tardive d’une existence entravée par d’innombrables prescrits.
Le choix de la chouette, symbole de sagesse, de connaissance et d'intelligence, n’est pas anodin pour cette patiente peu instruite au départ, mais devenue riche d’un impressionnant bagage culturel acquis par ses lectures, voyages et conférences diverses. L’oiseau de nuit possède en outre sa part de mystère, d'intuition et de clairvoyance grâce à sa capacité de voir quand les autres ne voient plus. Depuis quelques années, mon cabinet se fait galerie d’art d’encres fines ou saturées, de signes minuscules ou de véritables fresques qui colonisent l’avant-bras, la nuque, le flanc. Le tatouage n’est plus une exception, il est devenu un langage courant, mais que nous dit-il ?
Une démarche guère anodine
On serait tenté d’y voir un simple effet de mode, porté par les corps exposés des sportifs, des DJ, des chanteurs, des acteurs. L’imitation joue, évidemment. Mais réduire ces marques à une contagion mimétique serait passer à côté de la signification intime que chacune d’elle porte. Car le tatouage engage le temps long : il suppose une décision, une douleur consentie, un coût, une inscription dans la durée. Tant de contraintes ne sauraient relever du seul caprice.
Que racontent-ils, ces dessins ? Chez certains, une mémoire : un prénom, une date, un deuil fixé dans la peau comme pour empêcher l’oubli de s’installer. Chez d’autres, une appartenance : symboles culturels, religieux, références à une équipe, à une musique, à une communauté. Parfois, c’est une énigme même pour celui qui le porte : une figure choisie parce qu’elle lui parlait, sans toujours pouvoir dire pourquoi. Ici deux oiseaux côte-à-côte sur une épaule, là un simple « la vie est belle » calligraphié sur l’omoplate : une simplicité qui suggère un beau moment à partager. Le tatoueur n’est pas neutre : son style, ses propositions, ses contraintes techniques orientent le choix. Mais, au final, c’est le patient qui consent et ce consentement suffit à faire du motif un fragment de biographie.
Le tatouage engage le temps long : il suppose une décision, une douleur consentie, un coût, une inscription dans la durée. Tant de contraintes ne sauraient relever du seul caprice.
Le choix de se faire tatouer n’est pas anodin. Une séance sur l’avant-bras peut durer d'une à quatre heures pour une pièce simple, bien davantage pour une composition élaborée, étalée sur plusieurs rendez-vous. Le budget suit cette temporalité : de quelques centaines d’euros pour un petit motif à plusieurs milliers pour une manche complète. Entre-temps, il y a la douleur, variable selon les zones (le poignet, le coude, les côtes n’offrent pas la même résistance), puis les soins : hygiène rigoureuse, cicatrisation surveillée, risques d’infections ou d’allergies. La peau, organe médical, a ses droits qui ne peuvent se voir négligés et le médecin se doit d’être vigilant face au risque réel de masquer un mélanome débutant ou de déclencher un phénomène de Koebner (ou isomorphisme réactionnel) qui désigne l'apparition de lésions d'une maladie cutanée préexistante (psoriasis, vitiligo, lichen plan) sur des zones de peau saine ayant subi un traumatisme (coupure, griffure, brûlure, frottement, mais aussi tatouages), lesquels surviennent généralement quelques jours à quelques semaines après l'agression cutanée.
Dans l’intimité des piercings
Et les piercings, qui souvent accompagnent ces encres ? Ils participent d’une même logique d’ornementation corporelle, mais bénéficient du fait d’être réversibles. Là encore, les significations sont plurielles. Certains emplacements relèvent d’un code de reconnaissance, discret ou revendiqué, au sein de groupes affinitaires. D’autres jouent avec les frontières du genre, de l’érotique, du politique. Beaucoup, enfin, ne signifient rien d’autre qu’un goût personnel, une esthétique, un rapport à son propre corps comme territoire à aménager.
Ni symptômes, ni diagnostics, ils sont les indices d’un rapport au temps, à la douleur, à la mémoire, au regard d’autrui et leurs localisations insolites (paupières, narines, lobe de l’oreille, langue, nombril, tétons, prépuce et vulve) posent des questions plus fines : qu’est-ce qui pousse à afficher en toute visibilité ou dans la sphère intime une part de soi quelque peu énigmatique? Que cherche-t-on à fixer, à réparer, à transmettre ? Foin d’interprétations simplistes, les codes de reconnaissance (type ‘anneau à l'oreille droite pour l'homosexualité’) sont actuellement obsolètes. Le piercing est devenu purement esthétique, ou érotique, les emplacements génitaux ou aux tétons conservant souvent une dimension de plaisir ou de jeu sensuel privé. Plus rarement, le piercing-transgression peut aussi exprimer une rébellion contre les normes de beauté conventionnelles.
Regrets et retraits plus rares qu’on imagine
Symbole de réappropriation de son corps, le tatouage en inscrivant quelque chose de définitif dans sa chair participe à une quête de permanence, une auto-construction de l'identité qui échappe à autrui et nous devient propre. Cette démarche influence le choix des dessins et balise les étapes d’une existence. Traits fins et minimalistes pour les 18-30 ans, parfois faussement naïfs liés à une affirmation de soi tout en étant fort dépendants des réseaux sociaux, les tatouages se modifient significativement à l’âge adulte reflétant davantage les réflexions liées aux liens familiaux (prénoms et dates de naissance des enfants, à la résilience dans l’échec (phénix, boussoles), voire au réalisme (portraits au départ de photos). Les seniors quant à eux en font fréquemment une démarche de renaissance tardive (motifs floraux, symboles de voyage).
Ces inscriptions dans la démarche d’une existence sont-elles pour autant source de regrets, bien compréhensibles lors de changements de vie (rupture, nouveau poste). Les statistiques montrent que ceux-ci sont bien plus faibles qu'on l’imagine, de l’ordre de 15 à 20%. Le détatouage au laser, lourd, coûteux et efficace laisse dans certains cas la place au recouvrement, fréquent, qui superpose un nouveau dessin sur l'ancien... comme dans la vie en somme. Démarche complexe car le nouveau tatouage doit nécessairement être plus sombre et plus large que l'original.
La peau, ce miroir de l’âme
Peut-être nous faudra-t-il désormais considérer l’examen de la peau comme un élément d’anamnèse, un cahier qu’on déchiffre. Bien plus qu’une extension de la garde-robe, piercings et tatouages ne constituent pas des pages closes, mais des brouillons exposés. Le tatouage n’épuise pas le sens : il l’ouvre. Et il nous rappelle, à nous médecins, que le corps n’est pas seulement le lieu des lésions, mais aussi celui des récits. Entre l’encre et l’épiderme, il y a une histoire qui mérite, comme toute histoire clinique, une écoute sans hâte.