Tombé de la trousse
L’essentiel se cache dans les interstices
Maurice débarque dans le cabinet le teint écarlate, serviette encore autour du cou, sauce ocre sur le revers du veston. Il pointe deux doigts en V vers sa gorge, yeux exorbités. Pas un mot.
L'urgence est lisible. Je le connais depuis des années : sa gourmandise le tue à petit feu, mais c'est la première fois qu'elle le fait littéralement étouffer. Il s'effondre sur le tabouret, le gosier tendu.
Faire compter l'essentiel
Entre deux grognements, il me laisse entendre : il était à table, en excellente santé, il y a dix minutes à peine. Il parlait en mangeant, trop vite, trop goulûment. Puis la douleur.
Je le rassure, l’installe, cherche la pince adéquate. L'os de poulet est repéré en dix secondes, extrait d'un geste sûr. Un souffle de soulagement me parcourt : il évite les recours aux urgences, l’attente inquiète, l’œdème de la glotte qui s’installe, mais en est-il lui-même conscient ? Maurice se relève, s’époussette, reprend son souffle, et comme si tout cela coulait de source, me souffle en remontant sa manche: « Prenez ma tension. On comptera comme si c'était une consultation normale. »
Je souris intérieurement. Dix secondes pour sauver une vie. Mais combien pour honorer un acte médical ? Question sans réponse claire, qui s'impose pourtant, silencieuse comme le cabinet après son départ.
Le temps captif
Notre médecine adore ce qui se mesure. La glycémie, la pression, le débit de filtration et désormais, le médecin lui-même : durée moyenne des consultations, volume, prescriptions, indicateurs de qualité. Rien d'illégitime. Un cabinet sans rigueur fermerait avant Noël.
Mais l'efficacité possède une étrange propriété : le temps gagné n'est presque jamais rendu, il se remplit lui-même. L'informatique devait nous libérer des dossiers en carton, des tâches administratives fastidieuses, des carnets de prestations à totaliser et des ordonnances manuscrites répétitives. Elle l'a fait, puis elle en a inventé d'autres. Nous ne recopions plus les résultats, nous les validons, les transmettons, répondons aux alertes. Les prescriptions simplifiées s’envoient sur la carte d’identité du patient sur simple demande, merci le covid, et résister aux demandes de certificats par téléphone est un combat quotidien. On nous annonce que demain l'intelligence artificielle rédigera le compte-rendu des consultations et préparera le courrier, l’avenir est en route. Mais que ferons-nous des sept minutes ainsi récupérées ?
Les interstices d’une consultation
Pourtant, il existe dans toute consultation un moment qui ne sert à rien. Un silence. Un regard vers la fenêtre. Le patient vient pour son diabète et parle de son chien mort. On lui demande depuis quand il tousse et il raconte que sa fille ne téléphone plus. Nous regardons l'horloge, la salle d'attente est pleine. L'ordinateur réclame son dû : cases à cocher, codes à attribuer, prescriptions à valider. Et pourtant, c'est souvent précisément quand la consultation semble sortir de ses rails que quelque chose commence.
Un patient venait me voir régulièrement « pour la tension et les médicaments » comme il l’annonçait lui-même, rien de bien excitant. Il parlait peu. À la fin de chaque visite, il s'attardait quelques secondes. Un jour, je n'ai rien dit. Le silence s'est prolongé, il s'est rassis. Sa femme venait d'apprendre qu'elle avait un cancer. Aucun algorithme n'aurait signalé ce drame, aucun motif de consultation ne l'annonçait, le dossier était à jour. Seul subsistait cet espace de quelques secondes durant lequel personne ne faisait rien. Ce jour-là, ne rien faire fut probablement l'acte médical le plus utile de la consultation.
Et si l’essentiel de notre fonction se logeait entre les actes ? Entre la question et la réponse. Entre la main déjà sur la poignée de la porte et ce fameux : « Au fait, Docteur... » qui a fait trembler des générations de médecins.
Et si l’essentiel de notre fonction se logeait entre les actes ? Entre la question et la réponse. Entre « ça va » et le regard qui dit le contraire. Entre la main déjà sur la poignée de la porte et ce fameux : « Au fait, Docteur... » qui a fait trembler des générations de médecins. Pourquoi le symptôme essentiel arrive-t-il si tard ?
Peut-être parce qu'il faut du temps pour oser le dire. On ne dépose pas certaines choses sur un bureau. Il faut parfois parler de la météo, des genoux, des renouvellements de médicaments avant de confier qu'on boit trop, qu'on a peur de mourir, que son mari frappe ou qu'on ne voit plus pourquoi se lever le matin. Le détour n'était pas du temps perdu. Il était le chemin.
Écrire le silence sur la partition
En musique, il existe des silences écrits sur la partition. Ils ne signifient pas que le musicien a oublié de jouer, ils font partie intégrante de la mélodie. Peut-être faudrait-il imaginer de même quelques silences dans la partition médicale. Une consultation où l'on ne tape rien pendant 30 secondes. Une visite où l'on reste assis après avoir rangé le stéthoscope. Un instant où le médecin ne cherche ni à diagnostiquer, ni à prescrire, ni à expliquer, mais simplement à être là. Ce temps-là n'apparaîtra jamais dans les indicateurs de performance. Il n'aura pas de code, pas de case dans le dossier, aucune valeur marchande, mais c'est peut-être celui dont le malade se souviendra.
Toute une technologie invasive et imposée nous promet de nous faire gagner du temps sur presque tout. Gardons-nous d'en profiter pour accélérer encore. Le progrès véritable consistera peut-être, certains jours, à utiliser ces minutes gagnées pour regarder un patient qui ne dit rien, attendre encore un peu et lui laisser la possibilité de se rasseoir. Les temps morts ne sont pas du temps perdu, et pour tarifer une prestation pour de bon, on s’exécutera : « Prenez ma tension docteur, on comptera comme si c'était une consultation normale. »