Domaine du château d'Annevoie
Cardiologue à temps plein, vigneron à mi-temps
Quand il ne soigne pas des cœurs fatigués ou qui fibrillent, le Dr Léopold Loumaye écoute les battements de son vignoble au pas des chevaux de trait. Bienvenue aux vins des jardins d’Annevoie, une jolie affaire de famille entre médecine, patrimoine historique et agriculture biologique.
Au siècle dernier, on croyait dur comme fer que le vin (rouge) était le meilleur ami de nos artères… De là, pour un cardiologue, à planter près de 13 hectares de vignes ? Non, bien sûr !
C’est via son oncle vétérinaire, installé en Bourgogne et à qui il donnait un coup de main quand il était ado, que le Dr Léopold Loumaye, cardiologue spécialisé en rythmologie au Grand Hôpital de Charleroi (GHDC), a découvert la passion de la vigne.
« Je l’aidais au cabinet, puis nous allions déguster dans des caves », se souvient-il.
Né à Bruxelles, d'une famille plutôt liégeoise, le Dr Loumaye part habiter en Suisse avec ses parents durant son enfance, puis rentre en Belgique pour faire ses études de médecine à Namur, puis à l'UCL. Il termine son assistanat (Bruxelles et Montpellier) en cardiologie en 2016, et intègre le GHDC à l'automne de la même année. L'équipe de rythmologie du GHDC compte cinq médecins, trois pour les ablations et cathétérismes, et deux pour les implantations, pacemakers, défibrillateurs... Le Dr Loumaye assure également une consultation en cabinet privé.
Un projet œnotouristique en plein covid
En 2017, ses parents (le Dr Ernest-Tom Loumaye, ex-gynécologue aux Cliniques Saint-Luc de Bruxelles et entrepreneur en biotechnologies en Suisse, NdlR) reprennent le château et les jardins d’Annevoie, en bord de Meuse namuroise.
Les travaux de rénovation sont magistraux, exécutés dans les règles de l’art et le respect de l'histoire du domaine grâce à une centaine d’artisans majoritairement du cru, avec quelques compagnons venus expressément de France.
Mais comment partager la beauté de ce domaine - qui devrait bientôt retrouver sa place au Patrimoine exceptionnel de Wallonie - avec le public ? La question taraude Léopold Loumaye, par ailleurs féru d’agriculture biologique.
« Mes parents avaient quelques terres, dont la prairie plein sud juste à côté du château. J’avais envie d’amener des gens aux jardins, tout en produisant quelque chose de local », explique-t-il.
« Il y a une certaine synergie entre les jardins historiques et le vignoble. »
- Dr Léopold Loumaye
C’est ainsi que naît l’idée d’un projet œnotouristique. En avril 2020, alors que le monde plonge dans les ténèbres de la pandémie de covid-19, le voilà, sous un ciel bleu azur, en train de planter 11,5 hectares de vignes de cinq cépages différents.
« Ce sont des cépages dits « interspécifiques », surtout suisses et autrichiens, qui ont une meilleure résistance aux maladies, ce qui nous permet d'être en bio en Belgique », précise le cardiologue. « Là, nous venons de replanter 1,20 hectare, de Johanniter et d’un autre rouge qui s'appelle du monarch. Nous avons donc six cépages maintenant, sur une surface de 12,7 hectares pour être précis. » Annevoie propose quatre vins différents pour l’instant : un vin blanc tranquille, un méthode traditionnelle, un bulle rosée et un rouge (Cabaret noir).
Aux côtés du médecin pour gérer le vignoble et les processus de vinification, Damien Briard. Une rencontre fruit du hasard.
« Philippe Berger, maître sommelier et champion du monde de dégustation à l'aveugle, habite à trois maisons du château. Je suis allé toquer à sa porte et c'est lui qui nous a mis en contact. Damien est belge, il est de Dave, un village pas loin. Il a toujours voulu être vigneron et il est parti en France à 18 ans pour se former. Il a travaillé à Bordeaux, en Champagne et un peu en Afrique du Sud. Il désirait revenir en Belgique, nous nous sommes rencontrés et le courant est bien passé. »
Si les vignobles sont nombreux tout au long de la vallée de la Meuse, notamment dans la région à Profondeville au 19e siècle, mais aussi à hauteur de Dinant, Bouvignes et Namur, il ne semble pas y en avoir déjà eu autrefois dans les jardins d'Annevoie.
Docteur ès vignes
Quand il ne soigne pas des cœurs qui battent la chamade, Léopold Loumaye écoute les battements de sa terre… au pas des chevaux de trait. « Nous avons un Percheron, baptisé Kinder et une Ardennaise, Cybèle, qui a une pouliche de bientôt un an, Moka ; l'optique est de la faire travailler quand elle aura 3-4 ans. Kinder vient de Champagne, il était déjà formé à la vigne », détaille Léopold Loumaye.
Si le pas d'un cheval a à peu près la même pression au centimètre carré qu'un tracteur, son gros avantage est de passer entre les rangs de vignes, donc loin des pieds. Par ailleurs, un engin agricole fait des rails de tracement et des vibrations qui, sur sols argilo-limoneux tels qu’à Annevoie, donnent des croûtes très dures, parfois jusqu'à 60 centimètres de profondeur.
« Le travail de la vigne est très différent du débardage : quand ils travaillent dur, les chevaux de trait ont tendance à accélérer, ici nous leur apprenons à marcher extrêmement lentement pour pouvoir travailler au plus près des vignes sans tasser le sol. »
Ses cours de médecine lui viennent bien à point pour décrypter les rapports d’ingénieurs agronomes et analyses de sol. « Pour l'instant, on touche du bois, on a eu très peu de maladies », se réjouit-il. « Nous utilisons des purins de prêle, d'ortie et de consoude pour booster la résistance des vignes, et des engrais dits foliaires, càd avec des doses de soufre et de cuivre extrêmement diluées. Le soufre ne pose pas de grand souci dans la viticulture, mais le cuivre reste un métal lourd et se fixe dans les sols. On essaie donc d'être le plus parcimonieux possible. On a calculé qu’il faudrait plus de 480 ans de pulvérisation pour commencer à polluer nos sols. On est très en-dessous des normes bio utilisées en Belgique. »
Les vins bio belges, une fierté !
Les vendanges sont réalisées en partie mécaniquement sur quelques parcelles et pour le reste, à la main, en famille, aidée des amis et de collègues de l'hôpital.
« Ça prend trois ou quatre journées à 40-50 personnes », détaille le médecin. « On vendange pendant 4-5 heures et on finit par un énorme déjeuner ensemble dans une belle ambiance. »
La production n’a eu de cesse d’augmenter depuis 2023, première année de récolte conséquente. L’année 2024 fut compliquée, avec du gel et pas mal de pluie.
« On a quand même sorti une vingtaine de milliers de bouteilles, mais on en espérait le double... En 2025, on est arrivé plus ou moins à 39.000 de bouteilles. On commence à être pas mal sachant qu'en Wallonie, en moyenne, on produit 5.000 bouteilles à l'hectare. On devrait donc arriver aux alentours de 60.000 bouteilles à terme. »
Les vins d’Annevoie sont disponibles sur le domaine, dans quelques épiceries et restaurants de la région et sur la boutique en ligne, via le site https://chateaudannevoie.be où l’on peut également trouver les événements et bientôt les visites-dégustations organisées au chai.
Le travail de la vigne est physique, et pas facile « malgré l’impression un peu glamour qu’on lui prête parfois », souligne le cardiologue. Une activité qui lui permet de se « vider la tête », et dont il apprécie tout particulièrement l’aspect entrepreneurial.
« Même si c'est une petite structure, ça permet de voir comment fonctionne une entreprise et d'améliorer les process. Et ça peut être utile dans le domaine hospitalier, en termes de management. Enfin, c'est aussi mettre sa petite pierre à l'édifice pour amener de l'emploi local et tenter de développer la région. Développer une agriculture biologique permet de montrer qu’une autre agriculture est possible. La Belgique, du haut de ses 1.000 hectares de vignes, n'est pas énorme en termes de viticulture mondiale, mais elle a le plus haut taux de viticulture biologique au monde : on est autour de 40-45 %, on peut être fiers. »
Ne dites pas "Crémant de Wallonie", commandez plutôt un "BelBul"
Les vins d’Annevoie font partie de BelBul, un label développé, depuis un an, par 14 vignerons flamands et six wallons afin de créer une appellation spécifique pour les bulles belges.
« On ne peut pas l'appeler ‘champagne’, ‘crémant’ est parfois un peu négatif, donc on a créé ‘BelBul’, qui matche dans les deux langues, pour essayer d'unifier les bulles belges et avec un gage de qualité sur base d’un cahier des charges pour une agriculture respectueuse au maximum de l'environnement. L’espoir est qu’on puisse, d’ici dix ans, commander naturellement un « BelBul » au restaurant. »
« Il y a une certaine synergie entre les jardins historiques et le vignoble. »