Les réseaux sociaux deviennent un enjeu de santé publique (Etude MLOZ)
Une étude des Mutualités libres met en exergue l’interopérabilité complexe entre trouble anxieux des jeunes et usage problématique des réseaux sociaux. La mutualité propose une interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans.

Le rapport des Mutualités libres part tout d’abord d’un préambule : la santé mentale des adolescents et des jeunes adultes se dégrade. En Belgique, 26 % des 18-29 ans déclaraient un trouble anxieux fin 2025. La consommation d’antidépresseurs a augmenté de 43,6 % chez les 12-18 ans entre 2019 et 2023. Et les entrées en incapacité de travail pour burn-out ont plus que doublé chez les 18-34 ans entre 2018 et 2024. Les Mutualités Libres replacent donc les réseaux sociaux dans un contexte plus large : celui d’une génération plus fragile psychiquement.
En effet, l’usage des réseaux sociaux est devenu massif, mais surtout de plus en plus précoce. Les ML citent l’enquête HBSC 2021-2022. Selon celle-ci, 11 % des adolescents de 11 à 15 ans présentent un usage problématique des réseaux sociaux, contre 7 % en 2018. En Belgique, dès la 1re et la 2e secondaire, 65 % utilisent Snapchat, 54 % TikTok et 48 % Instagram. L’usage commence même déjà à l’école primaire.
« ...Une hausse d’environ 13 % du risque de dépression pour chaque heure supplémentaire passée sur les réseaux sociaux, avec un effet particulièrement marqué chez les filles. »
Le rapport ne dit pas que les réseaux sociaux expliquent à eux seuls la crise de santé mentale des jeunes. Il insiste au contraire sur « une interaction complexe entre vulnérabilités personnelles, contexte familial, âge, sexe, type d’usage et architecture des plateformes ».
Il s’agit en fait d’une tendance : un usage excessif est associé à davantage de troubles du sommeil, de symptômes anxieux ou dépressifs, de sédentarité, de problèmes d’image corporelle et de conduites alimentaires problématiques.
Une méta-analyse citée par le rapport évoque une hausse d’environ 13 % du risque de dépression pour chaque heure supplémentaire passée sur les réseaux sociaux, avec un effet particulièrement marqué chez les filles. Environ 70 % des études relient aussi l’usage des réseaux sociaux à une dégradation du sommeil.
Les adolescentes apparaissent comme le groupe le plus vulnérable. Le rapport évoque la comparaison sociale permanente, la frustration face aux vies “parfaites” affichées en ligne, les standards esthétiques irréalistes, le cyberharcèlement, les contenus sexuels non sollicités et l’exposition à des contenus anxiogènes ou toxiques.
Le smartphone, porte d’entrée du problème
Les Mutualités Libres accordent une place importante à l’âge d’acquisition du premier smartphone. Plus l’enfant reçoit tôt un smartphone connecté, plus l’accès aux réseaux sociaux est précoce, note la mutuelle. « Et plus cet accès est précoce, plus les risques ultérieurs augmentent : dépression, sommeil insuffisant, obésité, pensées suicidaires, mauvaises relations familiales, cyberharcèlement. »
Ce n’est pas seulement le temps d’écran qui compte, mais ce que l’enfant fait avec l’écran. Échanger avec ses amis, créer du contenu, rejoindre une communauté de soutien ou s’exprimer artistiquement n’a pas le même effet que scroller passivement pendant des heures dans un flux algorithmique conçu pour capter l’attention.
TikTok, le pire ?
TikTok occupe une place particulière dans le rapport. Une expérimentation française a montré qu’un compte fictif de 13 ans pouvait être exposé à des vidéos évoquant la tristesse en moins de cinq minutes, puis à des contenus liés au suicide en moins d’une heure.
Le rapport cite aussi la commission d’enquête parlementaire française sur TikTok, qui a recueilli 178 auditions et 31.000 réponses citoyennes. Plusieurs cliniciens y décrivent « des comportements proches d’addictions aux substances et un rajeunissement des jeunes reçus en urgence psychiatrique ».
Le problème : le « design addictif »
Pour les Mutualités Libres, le problème n’est pas seulement le contenu. Il est aussi dans l’architecture même des plateformes : défilement infini, notifications push, lecture automatique, “streaks” (séries), recommandations algorithmiques, personnalisation extrême des contenus. Ces dispositifs sont conçus pour maximiser l’engagement, donc pour retenir l’utilisateur le plus longtemps possible.
Or il est impossible de demander à un adolescent de s’autoréguler seul face à des systèmes conçus par des ingénieurs pour capter son attention. Cela reviendrait à transférer la responsabilité vers celui qui a le moins de moyens pour se défendre.
Recommandations
Comme toute bonne mutuelle, les Mutualités Libres demandent une régulation beaucoup plus ferme. Elles proposent notamment :
-une vérification d’âge fiable par une tierce partie ;
-des paramètres protecteurs par défaut pour les mineurs ;
-la suppression du défilement infini ;
-la limitation des notifications ;
-la désactivation des fonctionnalités les plus addictives ;
-un consentement explicite pour les recommandations algorithmiques ;
« Tant que l’architecture des réseaux sociaux restera optimisée pour maximiser l’engagement, une simple modération des contenus ne suffira pas. Il faut passer d’une logique de prévention individuelle à une vraie politique publique de protection des mineurs. »
Les ML recommandent également :
-une logique de “safety by design”, obligeant les plateformes à démontrer l’innocuité de leurs outils avant de les proposer aux mineurs ; une éducation numérique dès l’école primaire ; un soutien aux familles, sans leur faire porter seules toute la responsabilité ; davantage d’activités hors ligne accessibles : sport, culture, associations ; un observatoire interfédéral de la santé numérique des jeunes, avec accès sécurisé aux données des plateformes pour la recherche indépendante.
Mesure la plus politique : tant que ces garanties ne sont pas en place, les Mutualités Libres plaident pour une interdiction des réseaux sociaux tels qu’ils existent actuellement aux moins de 16 ans, avec des restrictions d’usage pour les 16-17 ans.
Les ML insistent : elles ne souhaitent pas diaboliser tous les usages numériques. « Les réseaux sociaux peuvent aussi aider certains jeunes à communiquer, créer, s’informer ou trouver du soutien. »
Les ML concluent : « Tant que l’architecture des réseaux sociaux restera optimisée pour maximiser l’engagement, une simple modération des contenus ne suffira pas. Il faut passer d’une logique de prévention individuelle à une vraie politique publique de protection des mineurs. »